Benoit-Swan Pouffer, à Cedar Lake, Chelsea ©Thibaut Estellon
Rencontre aujourd'hui avec Benoit-Swan Pouffer qui nous décrit son parcours de danseur, chorégraphe et Directeur Artistique de Cedar Lake.
C'est l'occasion de revenir sur sa perception du monde de la danse et sur son évolution récente mais aussi d'exposer la programmation, les différentes activités et la démarche artistique de Cedar Lake, une des compagnies de danse les plus prestigieuses de nos jours aux Etats-Unis...
Retrouvez The French Creative Connection sur Facebook et Twitter
Benoit-Swan, peux-tu nous présenter ton parcours et la façon dont tu t’es retrouvé à New York ?
J’ai grandi à Paris où j’ai commencé la danse à l’âge de 6 ans. J’ai ensuite intégré le Conservatoire de Bobigny puis le Conservatoire Supérieur de Paris. En 1993, j’ai remporté le concours Benetton à Trévise, ce qui m’a donné l’opportunité d’avoir une bourse pour l’ Alvin Ailey American Dance Center . C’était l’aboutissement d’un rêve puisque j’étais fasciné par cette compagnie américaine de légende, composée majoritairement de danseurs afro-américains et qui parcourt le monde une grande partie de l’année. Par la suite, j’ai intégré Philadanco , une compagnie de danseurs afro-américains qui m’a énormément appris et qui est basée à Philadelphie. Je suis revenu danser à New York en 1995 pour Donald Byrd/The Group puis j’ai intégré Alvin Ailey en 1996 et y suis resté 7 ans. Mais même si je me suis retrouvé sur les plus belles scènes du monde, je me suis lassé d’être constamment sur la route. J’ai donc commencé comme chorégraphe résident à Cedar Lake avant d’en devenir le Directeur Artistique.
The Cedar Lake Contemporary Ballet performing “Arab Line.” (Michelle V. Agins/The New York Times)
Pour revenir sur ton éducation, as-tu remarqué des différences entre ta formation à Paris et aux Etats-Unis ?
Le conservatoire offre une formation excellente que ce soit sur l’histoire de la danse, l’anatomie, le solfège ou la technique. J’y ai appris une base Cunningham et classique importante. L’expérience Alvin Ailey était pour moi différente car j’avais peut-être moins de motivation ayant déjà fini mon cursus en France. Cela fut une année d’adaptation au monde américain, je n’avais que 18 ans à l’époque en 1993 et cette expérience a été très bénéfique et m’a fait beaucoup grandir.
Locaux de Cedar Lake à Chelsea, New York City
Comment fait-on ce transfert de danseur à chorégraphe puis à directeur artistique ?
Il n’y a pas vraiment d’école pour être chorégraphe. Personnellement, c’est quelque chose que j’ai toujours voulu faire. Je ressentais un besoin de m’exprimer, de transmettre quelque chose par la danse, c’était naturel. Entre chorégraphe et directeur artistique, il y a là par contre une grosse étape. Il faut bien se connaitre, savoir ce que l’on veut, avec qui l’on souhaite travailler et collaborer. Mes responsabilités aujourd’hui comprennent aussi bien le choix des danseurs, que des chorégraphes, designers, photographes... Je suis en charge de l’image de la compagnie, de ce qu’on y crée et présente.
Cedar Lake Contemporary Ballet in Decadance
© Paul B. Goode
Comment a démarré Cedar Lake ? Quelle en est aujourd’hui la mission artistique ?
Nancy Walton Laurie, la fondatrice de la compagnie a toujours eu une réelle passion pour la danse et un désir permanent de la développer. Elle a d’abord créé CPAC , une école qui accueille plus de 600 danseurs à Columbia dans le Missouri avant de créer Cedar Lake , une compagnie professionnelle basée à New York depuis 6 ans. Nous cherchons à ouvrir des portes aux chorégraphes européens et à diffuser leur travail. Ceux-ci sont en effet assez peu à venir créer aux Etats-Unis et font un travail vraiment différent de la scène américaine.
Cedar Lake Contemporary Ballet performs "Symptoms of Development" by Jacopo Godani
Photo © & courtesy of Julieta Cervantes
Combien de créations faites-vous chaque année ?
C’est variable. Sur la saison 2008-2009, nous en avons cinq avec Jill Johnson, Didy Veldman, Luca Veggetti, Jacopo Godani et Sidi Larbi Cherkaoui qui est actuellement ici en train de préparer sa nouvelle création Orbo Novo qui sera présentée au festival Jacob's Pillow en juillet puis à New York au Joyce Theater en septembre.
Cedar Lake Contemporary Ballet performs "Ten Duets on a Theme of Rescue" by Crystal Pite. Dancers: Jason Kittelberger and Jubal Batisti
Photo © & courtesy of Paul B. Goode
Vous avez présenté une performance publique dans une bibliothèque à Salt Lake City (vidéo ci-dessous), peux-tu nous en dire plus, est-ce un moyen de démocratiser et de diffuser la danse autrement ?
Un peu à l’image des galeries de Chelsea qui nous entourent, nous avons d’abord commencé par ouvrir nos portes tous les jeudis avec des installations. Notre lieu peut aussi bien avoir une configuration théâtre ou bien rester une boîte vide, nous avons la possibilité de créer et modifier cet environnement et exploitons beaucoup cet aspect. L’accueil a été très positif et nous avons décidé de développer ces performances dans des lieux non conventionnels. En effet, dans un spectacle traditionnel, le public est passif, assis, subit ce qu’on lui présente et doit respecter le timing de la performance.
Au travers de la création dans cette bibliothèque par exemple, nous avons voulu casser cette barrière entre public et danseurs. Ceux-ci évoluaient dans divers endroits et le public était actif puisque libre de se déplacer dans l’espace au milieu des danseurs et de choisir ce qu’il voulait voir. En quelque sorte, nous poursuivons cette tradition du happening qui a commencé dans les années 60 et qui m’a personnellement toujours fortement inspiré.
Cedar Lake a une démarche artistique originale mais j’ai aussi l’impression que vous développez d’autres moyens pour élargir et séduire de nouveaux publics via les nouvelles technologies notamment. Peux-tu nous en parler plus amplement ?
Notre équipe est très jeune et baigne dans ces nouvelles technologies que nous utilisons très naturellement pour diffuser notre travail. Par ailleurs, je suis convaincu que le processus de création est tout aussi important que le résultat final. Nous ne voulons en aucun cas tomber dans ce cliché où l’on cache tout, cette espèce de mythe de la création artistique qui doit rester secrète. Bien au contraire, on veut montrer ça et les nouvelles technologies, que ce soit l’internet, la vidéo et autres nous aident beaucoup dans cette démarche.
Depuis une dizaine d’années, les créations à la croisée de différents secteurs artistiques se développent, quel est selon toi l’avenir de la danse contemporaine ?
Il est difficile de prédire l’évolution de la danse mais il est certain que l’on assiste actuellement à l’arrivée de nouveaux chorégraphes qui présentent des choses très intéressantes. Peut-être que l’on va revenir à la source avec un côté minimaliste, ou a l’inverse les créations multidisciplinaires vont peut-être continuer à se multiplier. Dans tous les cas, du moins aux Etats-Unis, on sent que quelque chose est en train de se passer.
Quel est l’impact de la crise sur Cedar Lake ?
Pour l’instant on a de la chance, on est un peu dans une bulle, mais on le ressent du côté des demandes, des spectacles, des prix des tickets. Il est certain que ce n’est pas facile pour les théâtres par exemple. Mais du point de vue artistique, je ne suis pas sûr que cela soit si négatif puisque cela peut au contraire enclencher des choses, amener de nouvelles idées ou collaborations. Je suis plutôt optimiste de ce côté là.
Cedar Lake Contemporary Ballet performs "Rite" by Stijn Celis.
Dancers: Acacia Schachte, Oscar Ramos (back) and Jon Bond
Photo © & courtesy of Paul B. Goode
Qu’est-ce qui t’inspire à New York ?
J’ai une relation amour-haine avec New York. C’est un peu « marche ou crève », cette ville ne convient pas à tout le monde. Malgré tout, il est clair que les rencontres, les opportunités et ce côté cosmopolite que l’on ne trouve qu’à New York sont une source d’énergie et d’inspiration constante pour moi.
"Sunday, Again" | Foto: Carina Musk Anderson
Y a-t-il des choses qui t’ont surpris ici ?
Je suis métis et on m’a demandé plusieurs fois si je me sentais plus blanc ou noir. C’est assez déroutant ; je n’ai jamais ressenti en France cette obligation de faire un choix. Néanmoins, au regard de l’histoire américaine, je comprends pourquoi on peut me poser cette question.
Dans un autre registre, j’ai finalement un peu vécu le rêve américain puisque aujourd’hui j’ai l'opportunité de pouvoir diriger une compagnie reconnue. J’ai l’impression qu’aux Etats-Unis plus qu’en France, si tu cherches quelque chose, tu peux y arriver ; on te donne plus ta chance.
Quels sont tes lieux culturels préférés à New York ?
Pour les lieux traditionnels : BAM , The Kitchen , le Guggenheim . Dans d’autres domaines, Joe’s Pub ou encore The Box , un endroit qui semble éphémère et qui présente des choses intéressantes comme du cabaret ou du burlesque.
Quels sont les événements dans le domaine de la danse qui t’ont marqué récemment ?
Ann Liv Young à The Kitchen , avec une création un peu cash et beaucoup de nudité. Pina Bausch à BAM , Bill Viola au Lincoln Center , Joey Arias et son spectacle burlesque à l’inspiration très New York.
Aurais-tu des recommandations pour des danseurs français voulant venir aux Etats-Unis ?
Travailler dur et faire de son mieux pour rentrer dans la culture locale. Les Etats-Unis ne seront jamais la France et ça ne sert à rien de s’aliéner.
Quels sont tes quartiers préférés à New York ?
J’habite depuis peu à Fort Greene, Brooklyn et j’adore ! C’est jeune, cosmopolite, ça bouge énormément. Sinon, j’aime beaucoup Tribeca, SoHo, le Meatpacking District aussi même si comme d’autres quartiers il a rapidement changé et a un peu perdu son âme ces dernières années.
Y a-t-il des choses qui te manquent ? Envisages-tu le retour ?
Prendre un café en terrasse, me promener et prendre mon temps dans les rues de Paris me manque. Paris est une ville magique mais ce n’est peut-être qu’une image un peu exotique que je me fais puisque je n’y habite plus depuis maintenant 15 ans. Quant au retour, non, mais j’adorerais y travailler, développer une création ou un projet, l’avenir nous le dira…
Vidéo: Sidi Larbi Cherkaoui, Emission Metropolis, Arte, Nov. 2007
Ndlr : pour plus d'informations sur Cedar Lake rendez-vous sur leur site internet: www.cedarlakedance.com
A noter dans un autre registre, le Festival of New French Writing aura lieu àNew York University du 26 au 28 février. Rendez-vous à ne pas manquer!
--
Propos recueillis par Thibaut Estellon. Photo credit : Thibaut Estellon
0 commentaires:
Enregistrer un commentaire