Elisabeth Vincentelli ©2009 Thibaut Estellon.
Rencontre aujourd'hui avec Elisabeth Vincentelli, Rédactrice en Chef Arts et Divertissement pour Time Out New York. Arrivée à la fin des années 80 à New York, elle a toujours évolué dans le milieu culturel en tant que journaliste notamment pour le Village Voice, Rolling Stone ou encore Time Out. Elle revient aujourd'hui sur son parcours, nous donne sa perception de la scène artistique locale et de l'évolution de la ville depuis son arrivée...
Ndlr: Peu de temps après la publication de l'interview, Elisabeth a été nommée critique en chef théâtre pour le New York Post. Plus de détails ici .
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Elisabeth, peux-tu nous présenter Time Out New York et ton rôle pour le magazine ?
Time Out New York est un hebdomadaire branché sur les sorties et les choses à faire à New York. Le magazine a été créé à Londres il y a 40 ans et TONY existe depuis maintenant 13 ans. Nous couvrons l'actualité culturelle locale: musées, galeries, concerts, théâtre, danse, clubs ; ainsi que des sujets plus spécifiques sur les tendances locales, les quartiers new-yorkais, etc. Au sein de TONY, j'ai d'abord commencé comme pigiste puis suis devenue responsable de la section musique avant d'être promue Arts and Entertainment Editor, ce qui consiste à superviser et coordonner les différentes sections culturelles du magazine.
Comment es-tu arrivée à New York ?
En 1987, j'étudiais à Sciences Po Paris et ai eu l'opportunité de faire un échange universitaire. Cela m'a plu et j’ai décidé de prolonger mon séjour aux États-Unis. Au final, je suis toujours là ! (rires). J'ai commencé par faire beaucoup de petits boulots, ce qui est assez classique ici : piges musique, émissions de radio sur WFMU, proof reader la nuit pour des cabinets d'avocats...J'ai par la suite travaillé pour DC Comics pendant quatre ans tout en continuant d'écrire pour The Village Voice, Rolling Stone, New York Newsday et Time Out New York avant d'intégrer définitivement l'équipe de TONY en 2000.
Y a-t-il des choses qui t'ont surprise, marquée? Des différences culturelles que tu as pu remarquer ?
D'une manière générale, c'est plus facile ici si tu es motivé. Je me souviens qu'à Paris, les réseaux étaient beaucoup plus impénétrables. Venant de Corse, même en faisant Sciences Po, j'avais l'impression que si on ne rentrait pas dans le moule parisien, il était très difficile de percer. Je pense qu'il y a toujours ce côté très étanche. Bien sûr cela existe aussi à New York mais c'est beaucoup moins prononcé. On a toujours l'impression que quelque chose est possible. Par ailleurs, c'est aussi plus dur de réussir pour les femmes à Paris car les mentalités sont beaucoup moins progressistes qu'à New York. Dans le secteur culturel, je me rends compte en lisant la presse française et en écoutant Radio France que les problématiques des institutions culturelles en France n'ont rien à voir avec celles des institutions new-yorkaises. Cela vient notamment des systèmes de financement de la culture, très différents entre les deux pays.
©2005 Thibaut Estellon
Quelle est ta perception de la scène artistique new-yorkaise ?
Elle est très dynamique dans tous les domaines ! Elle est parfois un peu trop obsédée par l'argent avec un certain côté arriviste. En effet, beaucoup de gens sont conscients de ce qu'il faut faire pour réussir. Quand je suis arrivée à New York dans les années 80 les prix des loyers étaient raisonnables et il était possible de survivre avec un faible revenu. Par la suite avec l'essor économique, les loyers ont explosé et il est devenu de plus en plus difficile pour les artistes de vivre ici. Je me souviens par exemple du phénomène Sex and the City qui a réellement été un tournant dans l'image de la ville. La série était inspirée par la réalité mais progressivement les gens ont commencé à imiter la série : luxe, argent et débauche. La hausse des loyers a toutefois permis de disperser et diffuser l’offre culturelle dans d’autres quartiers. Dans les années 80 par exemple, les gens n'allaient pas à Brooklyn alors qu'aujourd'hui de nombreuses institutions reconnues y sont installées. Certains quartiers ont même une scène culturelle qui leur est propre et qui reste totalement indépendante et autonome, comme à Bushwick notamment. C'est un dynamisme que l'on ne trouve pas à Paris où la ville ne se transforme que très lentement, le changement est presque inexistant. Je suis toujours surprise de retrouver les lieux que je fréquentais avant d’arriver ici. A New York au contraire, ce changement est parfois trop présent : à peine s'habitue-t-on a un lieu qu'il disparait! C'est parfois frustrant. Au final, certaines personnes pensent que la crise pourra avoir un effet bénéfique en faisant baisser les loyers et revenir les artistes.
Sol LeWitt, Whitney Museum ©Librado Romero/The New York Times
Quel est justement l'impact de la crise au sein des secteurs culturels et artistiques ?
En septembre, les gens étaient relativement optimistes. Maintenant c'est la panique. Les grosses institutions comme Carnegie Hall , Lincoln Center ou MoMA en souffrent. Par exemple le MET Opéra a annoncé un déficit important et va réduire l'ampleur de certaines productions. Ces institutions dépendent en effet de riches donateurs qui ont été touchés de plein fouet par la crise financière. Les fondations en souffrent également pour les mêmes raisons. Les dons des entreprises se sont également réduits. Par exemple, ALTRIA (ndlr : maison mère de Philip Morris) qui donnait beaucoup d'argent aux institutions culturelles comme la Brooklyn Academy of Music (BAM) a maintenant carrément quitté New York. La ville aussi a moins d'argent puisqu’elle perçoit moins d'impôts.
Pour les structures plus indépendantes comme PS122 , The Kitchen ou St. Ann's Warehouse qui sont habituées à se débrouiller avec des bouts de ficelle, l'impact sera moindre et paradoxalement elles risquent de mieux s'en sortir. Par ailleurs, si les loyers baissent ce sera clairement bénéfique pour les artistes. Je pense qu'on verra vraiment les répercussions lors de la saison 2009-2010 puisque les budgets ont déjà été approuvés pour 2008-09 mais il est presque certain que les grosses productions européennes vont se raréfier…
St. Ann's Warehouse
Y a-t-il des choses qui te manquent ?
Le côté social des soirées entre amis. Les gens sont super occupés ici, il faut tout planifier en avance. On ne trouve pas cette spontanéité, la vibe est différente. Par exemple prendre son temps et flâner dans un café est presque inconcevable pour beaucoup de new-yorkais !
Quel est l'évènement culturel qui t'a le plus marquée l'an dernier ?
Die Soldaten qui faisait partie du Lincoln Center Festival et qui était présenté à l'Armory, un ancien arsenal qui a été rénové pour accueillir ce type de grands spectacles. L’orchestre rassemblait 110 personnes, le public était assis sur un gradin coulissant, tout venait d'Allemagne ; la production était énorme et le budget pharamineux. D'ailleurs celui-ci n'a jamais été révélé et cela aurait apparemment coûté moins cher d'envoyer le public en Allemagne et d'y faire la représentation sur place. C'était vraiment le baroud d'honneur des productions européennes et cela aurait été irréalisable ici où les moyens financiers, techniques et humains auraient été difficiles à rassembler.
Video : Reportage du New York Times sur Die Soldaten:
Quels sont tes lieux culturels préférés ?
Il y a beaucoup de lieux très dynamiques que j'apprécie, à l'image de St. Ann's Warehouse qui est un ancien lieu industriel reconverti mais qui a gardé son côté loft, The Performing Garage / Wooster Group , le MET Opéra dans le genre expérience décadente, The Cloister , le Harvey Theater (BAM) qui est inspiré des Bouffes du Nord à Paris et enfin P.S.1 pour le lieu et leurs soirées Warm Up en été. Mais s'il y avait une chose que je dois garder, ce serait le Brooklyn Bridge !
Quel est le prochain quartier qui va exploser en terme artistique et culturel ?
On parle depuis quelques années de plusieurs quartiers. Williamsburg est en train d'être remplacé par Bushwick. Red Hook a un potentiel énorme. Malheureusement ces quartiers sont beaucoup moins faciles d'accès. Certains évoquent Astoria ou Bushwick. Peut-être Manhattan, si les prix baissent, notamment à Chinatown et East Harlem puisqu'il n'y a presque rien au niveau artistique pour l'instant.
Williamsburg
Pour finir, tu es plutôt...
Bagel ou baguette ? baguette.
Cheddar ou brie ? brie
Chanson française ou Country Music ? les deux.
Pompidou ou MoMA ? J'aime les deux mais trouve que Pompidou a des expositions thématiques de meilleure qualité. MoMA est plus centré sur les rétrospectives ou sur des thèmes assez simples et ciblés. La programmation spectacle vivant de Pompidou est également beaucoup plus pointue.
Subventions ou fundraising ? Je suis toujours la première à me plaindre du manque de subventions ! Toutefois, les subventions peuvent avoir des effets néfastes lorsque les gens se battent plus pour l'argent que pour l'art. En France, le régime bancale des intermittents n’est pas non plus satisfaisant. Ces systèmes peuvent nuire à l'initiative et à la création. L’idéal serait un régime mixte. C’est un peu le cas de New York où la ville et l’Etat donnent beaucoup de subventions en comparaison du reste des Etats-Unis. Cela fonctionne bien dans l’ensemble lorsque l’on regarde les résultats affichés par des institutions comme BAM, MET Opera, MoMA...
Et pour finir, Sarkozy ou Obama ? (rires) Obama !
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Ndlr: voici quelques articles pour approfondir les points abordés lors de l'interview. Cliquez sur les liens pour les lire. Le New York Times nous renseigne sur l'impact de la crise sur les musées , mais aussi sur le MET Opera et sur Carnegie Hall . La Brooklyn Academy of Music avance elle à contre courant en annonçant des plans d'expansions, l'article est ici. Pour en savoir plus sur les différents quartiers de Manhattan et Brooklyn, New York Magazine propose un guide interactif ici . Pour des bons plans et l'actualité culturelle de la ville, on peut bien évidemment consulter le site de Time Out New York .
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©2009 Propos recueillis par Thibaut Estellon
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1 commentaires:
Super article, c'est toujours intéressant de lire le point de vue et le vécu de français installés à New York depuis longtemps !
Merci pour les liens en ndrl.
way to go :)
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