"Mr Pilc seems to have dropped from the sky fully formed, with technique and his ideas in place. He is a physical and densely harmonic player, a splashy stunner who also has a Rubik's-cube mind for chord substitutions."
Ben Ratliff, New York Times
C'est avant un concert au 55 Bar dans le West Village que j'ai eu la chance de rencontrer Jean-Michel Pilc. Pianiste refusant les catégorisations, les conseils et les généralités, il privilégie par dessus tout l'intuition dans sa manière de jouer. Musicien autodidacte reconnu aussi bien par ses pairs que par les critiques, il revient ici - sans langue de bois comme à son habitude ! - sur son rapport avec le jazz, sur sa vision de la musique ainsi que sur son parcours new yorkais...
Jean-Michel, peux-tu revenir sur ton parcours, comment t’es-tu retrouvé à New York ?
J’étais musicien de jazz en France, à Paris pour être exact. Tout se passait plutôt bien mais en 1993 j’ai décidé de venir m’installer à New York. Je ressentais en effet un besoin de changement dans ma vie. Je commençais à tourner en rond, à avoir un sentiment de prévisibilité, ce qui est quelque chose que je n’aime absolument pas. A l’âge de 35 ans, je n’avais encore jamais mis les pieds à New York mais, en arrivant ici, je me suis dis « pourquoi pas ! ». J’ai eu un bon feeling avec la ville, quelque chose d’intuitif…
Qu’est-ce qui t’a plu particulièrement ?
Il y a des choses qui m’ont plu et d’autres moins. Néanmoins, c’est totalement différent de Paris et c’est peut-être cela qu'il me fallait et qui m’a séduit à l’époque.
Est-ce que cela a été plus facile ici pour ta carrière de musicien jazz ?
Non pas vraiment. Il y a toujours ce mythe new yorkais mais c’est dur ici aussi. Il n’y a pas les Assedic, le statut d’intermittent, etc. Il faut parfois cumuler d’autres jobs pour s’en sortir mais cela a néanmoins quelques côtés positifs. Cela ferait du bien à certains enfants gâtés du jazz français.
Personnellement, je ne me suis jamais considéré comme un musicien de jazz mais comme un être humain qui utilise la musique pour s’exprimer. Ma venue à New York correspondait plus à un feeling personnel que professionnel, je sentais que cela pouvait m’apporter quelque chose...
Quoi par exemple ?
Une certaine confiance en moi peut-être. Il y a une sorte d'anxiété ambiante en France, beaucoup de gens qui s’interrogent, se conseillent et se découragent. C’est un stress négatif doublé d’aspects parfois hypocrites. On peut le ressentir dans le milieu du jazz qui est un milieu très étouffé.
A New York au contraire, on ressent une certaine légèreté. Depuis mon arrivée, j’ai comme un poids qui s’est enlevé de mes épaules. Au final, cela correspondait bien à ma personnalité, je suis quelqu’un d’assez léger et ai horreur des musiciens qui politisent ou intellectualisent le jazz. La question d’instantanéité et de feeling dans la musique est primordiale pour moi.
Par ailleurs, si la carrière de musicien aux Etats-Unis n’est pas toujours évidente, il est plus facile de faire des sessions chez les gens et de jouer librement. Peut être que c’est plus dans la culture... Quelle qu’en soit la raison, c’est un aspect qui me plaît beaucoup.
Ci-dessous, vidéo "All the things you are", par John McCormick (extrait 1)
Penses-tu que New York a modifié ta façon d’être, a influé sur ta personnalité et ta musique ?
Oui, j’ai beaucoup moins de patience avec les cons (rires). Cela a certainement amplifié certains côtés que j’avais déjà, comme mon allergie aux conseils par exemple. Je ne pense pas que New York a réellement modifié ma personnalité mais que tout simplement la ville me correspondait plus à un instant donné. J’aime bien la liberté, j’ai besoin qu’on me fiche la paix. En France, on a un peu une culture de surveillance, un côté un peu stalinien... Les gens s’observent et se jugent plus qu’ici.
Tu es connu pour ton franc parlé. J’imagine que cela ne devait pas être toujours aisé dans le milieu du jazz en France. Te sens-tu d'une certaine façon mieux accepté ici ?
Ce qui est important pour moi c’est de me sentir épanoui et non pas que les gens m’acceptent. Je préfère que personne ne s’intéresse à moi plutôt que l’on s’intéresse à moi d’une mauvaise manière avec ce côté un peu lourdingue de donneur de conseils. On trouve moins souvent ce genre de comportements à New York, peut-être parce qu’on a moins le temps pour ça... L’indifférence n’est pas un problème, au contraire des intentions mal orientées.
Tu es musicien autodidacte, comment t’est venue cette passion de la musique et du jazz ?
Oui effectivement je me suis formé moi-même et n’ai jamais dépensé un sou pour mon éducation musicale…et c’est tant mieux ! (rires). Mes parents écoutaient beaucoup de musique. Un jour je me suis mis à tapoter sur un piano et puis j’ai continué, cela s’est fait très naturellement. Au final cela s'est produit comme cela se faisait dans les années 30 et 40 où il n’y avait pas d’écoles de jazz comme en trouve aujourd’hui.
Tu enseignes aussi, notamment à New York University, n’est-ce pas un peu paradoxal pour quelqu’un qui n’a jamais pris de cours de musique ?
Peut-être un peu…Mais en fait j'apprends à mes élèves à sentir la musique. Le côté positif de prendre des cours, c’est que cela les force à jouer. Le côté négatif c’est qu’ils s’influencent et peuvent avoir tendance à tomber dans une discipline religieuse et quasi-scientifique. J’essaye de les remettre sur le chemin de leur propre individualité.
Jean-Michel Pilc © alexandre chatton / rsr.multimédia
Tu as multiplié les collaborations, as eu plusieurs formations et joues aussi en solo. Qu’est ce qui te guide dans tes choix de formations ?
La musique est un des rares domaines où la polygamie est autorisée. Tu y découvres des formes d’amour et d’orgasmes différents. Mais cela ne se produit pas avec tout le monde. Je peux avoir plus d’affinités avec un étranger rencontré par hasard qu’avec un collègue musicien. Changer de groupe correspond pour moi à un besoin de découvrir de nouvelles choses. Il arrive un moment où, après plusieurs années passées avec une formation, tu te dis : « tiens, il y a ce type là, qu’est ce qui se passerait si on jouait ensemble ? ». Et là tu t’aperçois qu’il y a des choses totalement nouvelles et incroyables qui se créent et qui te donnent envie d’aller au bout...jusqu’à ce que ce processus se reproduise à nouveau.
Ta musique s’adapte donc totalement en fonction des musiciens avec lesquels tu joues ?
Oui et si ce n’était pas le cas, je m’inquièterais !
Est-ce que le public et la salle influencent tes concerts et ta musique live ?
Personnellement, ce que je joue est improvisé à 95%. Chaque concert et chaque instant sont donc uniques. Au final, de ce point de vue là, la musique est un peu comme la vie.
Ci-dessous, vidéo "All the things you are", par John McCormick, extrait 2
Comment te prépares-tu avant un concert ? Discutez-vous de ce que vous allez faire ?
Non, je mange, tout simplement…Je parle peu aux autres musiciens et il m’arrive parfois de m’isoler. Mais sans aucun snobisme ! En fait, pour moi, dès que tu parles de la musique que tu vas jouer, tu bouffes une partie de l’innocence qui t’est nécessaire pour la créer. C’est un peu comme un big bang, tu n’as rien et tout d’un coup il est là. Si tu le touches avant, tu le fais exploser. C’est pareil pour ma musique, si je l’intellectualise ou cherche à la prévoir, j’y mets des impuretés. Je ne cherche pas à influer sur la magie de l’instant.
Quels sont tes clubs de jazz préférés à New York ?
Quand le concert est bon, j’adore le club ! Sinon, j’aime beaucoup le 55 Bar et tous les bars qui m’engagent (rires). Sinon des clubs comme le Smoke , Smalls …Je vais au final très peu dans les grands clubs qui sont chers, pompeux et - pour être honnête - souvent chiants...
Y a-t-il selon toi une scène jazz américaine hors de NYC ?
Oui, il y a des musiciens partout mais c’est infiniment plus restreint en dehors de New York.
Quels sont les musiciens qui t’inspirent et avec qui tu aimerais jouer ?
J’aurais beaucoup aimé jouer avec Wayne Shorter mais c’est malheureusement trop tard. J’ai eu de la chance car j’ai pu jouer avec beaucoup de musiciens que j’apprécie énormément. Si quelqu’un m’inspire, je m’arrange en général pour faire une collaboration avec lui. Cela se fait très naturellement, suite à une rencontre dans une jam session dans un appartement par exemple. On marche au feeling, les managers et publicistes ne s’en mêlent pas.
Boris Kozlov, bass - Jean-Michel Pilc, piano - Billy Hart, drums
Photo © Bill Napoleon
Quels sont tes albums jazz du moment ?
Je n’écoute jamais de jazz.
Pourquoi ?
Ça me fatigue et ça m’ennuie. Peut-être parce que c’est la scène dans laquelle je baigne en permanence. Par contre j’écoute beaucoup de musique classique. J’aimerais pouvoir bien la jouer mais je n’ai pas assez de mémoire et de discipline pour cela.
Y trouves-tu des ressemblances avec le jazz ?
Pour moi, c’est la même chose. Beethoven, Mozart ou Bach étaient des improvisateurs qui n’avaient pas le disque pour s’enregistrer. C’étaient des musiques de création inouïes, jamais entendues auparavant et que personne n’aurait imaginées. Mozart et Charlie Parker, Bach et Armstrong, Beethoven ou Coltrane, c’est la même chose - c’est de la musique que je ressens très profondément. J’ai tellement écouté de jazz que, pour être honnête, les productions actuelles me font chier, c’est trop intellectualisé. Les gens qui font des exercices, des hommages, qui conceptualisent, ce n’est pas le jazz que j’aime. Il y a une pureté, une naïveté, un instinct, une intuition qui se sont perdus dans le jazz actuel.
Jean-Michel Pilc, Photo: Thomas Dorn
Tu habites aujourd’hui à la campagne, à deux heures de New York. Tu peux nous en parler ?
J’adore ! Quand j’ai commencé à gagner correctement ma vie ici, j’en ai eu marre d’habiter dans des cages a lapin, marre des voisins, marre de ne pas pouvoir jouer du piano chez moi et de devoir aller dans un local. J’adore le silence, la nature. M’y promener est un peu ma deuxième passion après le jazz.
Quels sont tes lieux, tes quartiers préférés à New York ?
Ça dépend des jours...J’aime bien le Village et appréciais beaucoup Boerum Hill et Smith Street lorsque j’habitais à Brooklyn.
Jean-Michel Pilc © Alexandre Chatton / rsr.multimédia
Est-ce que la France te manque ?
Il y a des gens qui me manquent : mes parents, ma famille, mes amis. D’une manière générale, j’aime beaucoup la France mais il y a certains aspects et attitudes qui ne me manquent clairement pas…
Aurais-tu un conseil pour de jeunes musiciens qui voudraient se lancer à New York ?
N’écoutez jamais les conseils que l’on vous donne !
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Le Jean-Michel Pilc Trio - Jean-Michel Pilc (Piano), Boris Kozlov (Bass) et Billy Hart (Drums) - sera en concert à Paris au Sunside du 20 au 23 mai. Ne le manquez pas si vous êtes à Paris.
Il sera aussi le 17 mai au festival de Jazz de Marly, le 18 à Nantes, le 19 à Angers. Plus d'info ici .
Plusieurs dates sont aussi annoncées à New York fin mai, tous les détails - ainsi que ceux pour le reste de l'année - sont ici .
"Jean-Michel Pilc - A Portrait", film de John McCormick dont vous avez pu voir des extraits ici devrait sortir prochainement.
Le site de Jean-Michel Pilc pour plus d'info : www.jmpilc.com et sa page MySpace : www.myspace.com/jmpilc
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JEU CONCOURS :
2 x 2 invitations à gagner pour voir Jean-Michel Pilc en concert au Sunside le jeudi 21 mai !
Il vous suffit d'envoyer la réponse - qui se trouve dans l'interview - à la question suivante :
"Avec quel musicien Jean-Michel Pilc aurait-il aimé jouer ?"
Par email à : info[@]frenchcreativeconnection.com
(enlevez les crochets avant d'envoyer...on a first come, first served basis...)
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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
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2 comments:
Vous pouvez retrouvez des images du pianiste Jean-Michel Pilc en trio sur : http://www.lequai.tv/fr/bdd/video_id/256
Merci Cécile pour le lien, très belle perf du JMP trio !
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