Attirée par la transversalité entre arts de la scène et arts visuels, c’est à Bordeaux d’où elle est originaire que Muriel Quancard-Johnson a démarré son parcours dans l’art contemporain.(...)
Entre études et voyages, elle se lance dans l’organisation d’expositions, de performances et d’un festival multidisciplinaire. Son goût du curatorial çonfirmé, c’est finalement à Paris, au milieu des années 90, qu’elle acquiert ses premières armes dans le monde de l’art professionnel. « L’ambiance à l’époque était encore bon enfant », explique-t-elle. Mais Muriel ne perd pas de temps et fonce. Après un passage à la galerie Art Concept, elle se retrouve rapidement à chapeauter la communication des galeries de la rue Louise Weiss. Mais la collaboration et l’investissement auprès des artistes sont toutefois trop limités à son goût. « J’avais envie d’autre chose et me suis dit que si je venais à New York, j’aurais probablement la possibilité de travailler pour des galeries qui avaient les moyens de faire ce qui me plaisait vraiment, c'est-à-dire accompagner les artistes dans la production de leurs œuvres... »
Ce sera donc New York ou rien. A peine débarquée, elle trouve rapidement sa place au sein de la Casey Kaplan Gallery. « Le programme était intéressant, on avait un mélange d’artistes européens et américains, aussi bien de la côte Est que de la côte Ouest, deux scènes extrêmement différentes. » Quelques années plus tard, lorsque le galeriste parisien Yvon Lambert, personnage indissociable de l’histoire de l’Art en France, décide d’ouvrir un espace à New York, Muriel profite de l’opportunité pour faire partager son savoir à la galerie française et en devient la directrice. Etonnamment, l’accueil d’un des fers de lance des galeries françaises fut mitigé. « Les gens ne comprenaient pas forcément le programme qu’Yvon cherchait à présenter ici. Ce fut long avant d’obtenir de l’attention par rapport au statut de la galerie en France. » La faute au programme très conceptuel de la galerie, peut-être trop pour les Etats-Unis. « Le programme était osé avec beaucoup de vidéos, de nombreux artistes jamais exposés à New York. Mais il ne faut pas oublier que les références culturelles et historiques sont ici très différentes. L’Amérique a une histoire et, dans le courant artistique, c’est essentiellement le pop et le minimal. Beaucoup de choses sont ainsi analysées de ce point de vue là. Les artistes conceptuels ont plus de mal à percer ici et des artistes reconnus chez nous comme Tatiana Trouvé ou Philippe Ramette sont absolument inconnus ici…»
Tatiana Trouve’s Polder , in "Principal Hope"
Après de mures réflexions, elle décide finalement de monter sa propre société Quancard Contemporary Art (QCA), dédiée à la production d’œuvres. « Il y avait un besoin et une demande. Des artistes avec qui j’avais travaillé comme Liam Gillick, développaient des processus de production très complexes et cela me plaisait beaucoup... » Mais la difficulté pour Muriel fut double. Les galeries, très possessives de leurs artistes et paradoxalement mal armées pour répondre aux demandes de leurs poulains, sont encore frileuses quant à l’idée d’externaliser ces processus. « Ce n’était pas passé dans les mœurs. » Quant à la multiplication de ces projets artistiques pharaoniques, clairement destinés aux musées et riches collectionneurs, Muriel ne le voit pas d’un très bon œil. « La mentalité du monde de l’art a beaucoup changé. Les galeristes sont devenus de plus en plus avides et les artistes de plus en plus exigeants. De nouveaux rapports de force sont apparus, tout le monde en voulait plus alors que l’art et la création n’ont rien à voir avec la quantité. C’est au contraire une question de profondeur et de qualité…Le fait qu’il y ait moins d’argent remet un peu les choses sur un pied d’égalité. »
Entrer dans une galerie, acheter sur une foire peut parfois être effrayant
Le temps de développer QCA, elle lance OPUS, projet plus rémunérateur et plus souple, proposant visites et voyages centrés autour de thématiques et de problématiques touchant à l’art contemporain. « L’idée est venue de notre désir de partager notre expérience auprès des artistes, commissaires et critiques d’art. C’est une profession extrêmement fermée, peu accessible et parfois même rebutante. Nous souhaitions briser ces barrières. Entrer dans une galerie, acheter sur une foire peut parfois être effrayant. On a voulu éduquer les gens pour qu’ils fassent ensuite leur propre chemin eux-mêmes. L’art contemporain est pour moi quelque chose de très vivant… »
On trouve à Harlem une vraie vie de communauté
Mais si elle est souvent amenée à voyager de par son métier, Muriel Quancard-Johnson a aujourd’hui ses racines à New York. Après avoir longtemps habité à Williamsburg, elle vit aujourd’hui à Harlem à proximité de Central Park et elle n’est pas prête à en bouger. « On trouve à Harlem une vraie vie de communauté qui, à la différence de Brooklyn, ne peut-être observée que si l’on y réside. »
Depuis la Renaissance artistique et culturelle des années 20 et 30 et les combats pour les droits civiques des années 60, Harlem s’est établi comme un quartier d’art, de culture et de résistance. Pour éviter les mouvements de gentrification qu’ont vécu des quartiers comme SoHo, ses habitants se serrent aujourd’hui les coudes et établissent progressivement un contre pouvoir face au développement urbain emmenés par la ville et les promoteurs immobiliers. Ainsi, de nouvelles régulations s’établissent. Par exemple, les promoteurs sont aujourd’hui contraints de consacrer à l’art 1% de la superficie des nouvelles constructions. Un exemple qui fait rêver et que l’on souhaiterait voir se généraliser. Par ailleurs, le Studio Museum, El Museo del Barrio, le Museum of the City of New York ou encore le Jazz Museum sont aujourd’hui des lieux qui comptent dans le paysage culturel new yorkais. Parallèlement à cela, les projets artistiques se multiplient et la culture y est en ébullition…
Dernier projet en date qui devrait voir le jour en fin d’année et s’étaler jusqu’en 2012, la Biennale de Harlem. Initiée par l’artiste canadien d’origine irakienne Edward Hillel, cette biennale qui se veut un projet fort de développement artistique et communautaire, se base sur trois piliers principaux : l’art contemporain, la communauté et l’éducation. Plusieurs curateurs locaux et internationaux rodés à l’organisation de biennales réfléchissent au format de cet événement. Muriel Quancard-Johnson qui fait partie d’un de ces comités d’experts explique : « On veut utiliser les structures existantes : écoles, associations de quartiers, institutions culturelles. Les enfants seront directement impliqués dans le processus de création de l’artiste et feront aussi l’objet d’actions éducatives. On souhaite que les artistes internationaux restent un certain temps sous la forme de résidences tandis que des artistes de Harlem partiront eux à l’étranger sur le même principe. Cette Biennale est à la fois évidente et contradictoire. Quant on dit biennale, on pense au débalement mercantile comme à Venise, mais à Harlem ce n’est pas de ça dont il est question. »
Rapide coup d’œil à sa montre, Muriel doit mettre fin à notre interview, les projets et les rendez-vous s’enchainent ; emploi du temps chargé d’une personne passionnée.
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Video : Our Better Angels project, by artist Monte Laster, un projet sur lequel MQJ fut impliquée
Photos
- top : Muriel Quancard sur le perron d’une Brownstone, 130ème Rue à Harlem, devant la New Amsterdam Musical Association, un syndicat pour musiciens Afro-américains fondé en 1904.
- #4 : Collectionneurs Alan et Carol Schwartz, Katia Raymondau, Delphine Perru (co-fondatrice d’OPUS) et le commissaire d’exposition Catherine David donnant un tour privé du Pavillion d’Abu-Dabi dont elle a assuré le commissariat à Biennale de Venise 2009.
- #5 : Muriel Quancard avec un groupe de jeunes rappers de La Courneuve à Harlem pendant la production de “Nos Anges Les Meilleurs” par l’artiste Monte Laster
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