C'est à Bushwick, ou "East-Williamsburg" comme disent parfois les promoteurs immobiliers, qu'Eric Anglès me donne rendez-vous pour cette interview. Le bâtiment où nous nous trouvons est divisé en plusieurs ateliers mais ici, pas de rivalités fratricides entre artistes. La notion de collaboration est en effet primordiale pour Eric Anglès et les membres de cette communauté artistique locale. Exhibition , projet temporaire dont il est un des initiateurs et qui se déroule en plein cœur de Nolita en est le parfait exemple.
Cette interview est donc l'occasion de revenir sur son parcours, ses inspirations et influences mais aussi sur sa perception de la scène artistique et plus généralement du monde de l'art.
Eric, peux-tu revenir sur ton parcours, comment t’es-tu retrouvé à New York ?
Je fus élevé en Europe, dans une famille bi-culturelle puisque ma mère était américaine. D'avoir deux passeports a évidemment beaucoup facilité de choses. A 18 ans, j’ai décidé de venir aux Etats-Unis pour suivre des études d’histoire et je me suis définitivement installé à New York en 1996. Après plusieurs parcours à Wall Street, dans l’humanitaire ou encore dans l'enseignement, j’ai choisi à l’âge de 30 ans de me consacrer à ma pratique d'atelier. Depuis l’an 2000, mon activité principale est mon art puisque je suis plasticien et travaille sur divers médias : tableaux, photo, mobilier, livres, etc.
open edition _-E (2008-...)
Quelles sont tes inspirations principales ?
Elles proviennent directement de ma vie ici, des rencontres, des dialogues, de mon vécu. Je m’intéresse beaucoup au contexte et collabore d’ailleurs souvent avec d’autres artistes locaux issus de cette communauté artistique de Bushwick. Je cherche à mettre mon travail dans un rapport contextuel, dans une sorte d’économie locale artistique. C’est pour cela que je dirais que je me considère français culturellement mais new yorkais du point de vue de mon travail.
open edition Csp (2005-present)
Pourrais-tu nous parler de Bushwick où l’on se trouve actuellement?
Mon atelier se situe en effet à Bushwick, dans un petit immeuble entièrement reconverti en ateliers d’artistes. Le quartier est beaucoup moins cher que Manhattan où il est difficile de trouver un atelier abordable. Les artistes de ma génération se retrouvent souvent à Greenpoint, Long Island City dans le Queens à proximité de P.S.1, Bushwick, Sunset Park près de Red Hook. Cette partie de Bushwick est un peu plus résidentielle et moins industrielle, on peut y observer une vie de quartier.
Mais New York est une ville géographiquement mobile. On peut le voir avec les galeries qui commencèrent à s'implanter à SoHo puis à Chelsea et qui maintenant commencent à migrer vers le Lower East Side. De la même manière, une fois que Bushwick sera « gentrified », récupéré, à l’image de Williamsburg par exemple, il faudra trouver d’autres endroits où s’installer.
open edition +li (2006-present)
As-tu remarqué des différences entre la France et les US dans le monde de l’art ?
J’ai l’impression qu’en France, pour l’artiste, l’interlocuteur principal est l’institution, le musée ou le centre d’art alors qu’ici ce sont plutôt les galeries. Les deux ont leurs effets pervers : subventions VS côté commercial. Je crois que ce sont deux mondes de l’art très différents avec leurs propres règles et structures, qu’elles soient sociologiques ou politiques, s’inscrivant dans un cadre local ou national. Mais c’est d’ailleurs intéressant d’observer cette intersection entre monde de l’art et travail d’artiste. En tant qu’artistes, on s’organise pour pouvoir continuer à faire notre travail. Que cela soit par des demandes de subventions ou du démarchage de galeries, le but en reste le même. Ces deux systèmes français et américains créent des économies différentes face auxquelles les artistes se positionnent la plupart du temps en porte-à-faux.
open edition Vz? (2008-present)
Peux-tu nous parler d’ Exhibition , projet dont tu es un des initiateurs et participants ?
Exhibition a été lancé par cinq amis : Jakob Schillinger, Nathalie Anglès, Elena Bajo, Warren Neidich et moi-même. Nous n'avions jamais travaillé ensemble et avons entrepris ce projet par pur désir et concours de circonstances. Un promoteur immobilier nous a proposé d'investir un magasin inoccupé pour une période de six mois, à notre guise et sans condition autre que de lui rendre l'espace en bon état. Nous avons décidé d'en faire un site d'expérimentation plutôt qu'une galerie commerciale ou muséale. De tempéraments et projets artistiques très différents les uns des autres, nous nous sommes mis d'accord sur une panoplie de procédures et de principes à la fois minimaux et très précis. Le projet dure du 1er mars au 31 août. Il s'agit d'une exposition unique en évolution rapide et continuelle. Les œuvres sont une série d'interventions sur interventions qui peuvent en conséquence être modifiées, parasitées voire détruites, et qui une fois effectuées n'appartiennent plus à personne et ne sont donc pas à vendre.
Quant aux artistes, ils sont tirés au sort et travaillent sur place dans un ou plusieurs secteurs de l'espace déterminés par un coup de dés. Mais notre règlement le plus essentiel, en ce qui me concerne en tout cas, c'est la rencontre systématique avec chaque artiste, rencontre au cours de laquelle nous présentons Exhibition et vérifions qu'il y a bien un intérêt mutuel, sans jamais pour autant exiger de détails sur l'intervention qu'il ou elle compte effectuer. C'est cette série ininterrompue de rencontres -avec chaque artiste, avec chaque flâneur qui déambule dans l'espace, avec chacun de mes collaborateurs, avec moi-même en fin de compte- qui m'intéresse par dessus tout dans ce projet. Un apprentissage intense et intensif des possibilités de communication et d'action collective en dépit -et en vertu- des différences qui nous séparent.
Exhibition , NY, March-August 2009, four shots from the southwest corner (#1)
Quel est ton point de vue sur la crise ?
C’est assez angoissant pour beaucoup: perte de commandes, perte de boulot, incertitude d'être en mesure de pouvoir renouveler le bail pour nos ateliers...
Quelque part, il y a aussi un espoir un peu caché que la scène soit un peu restructurée, qu’une nouvelle donne se crée notamment au niveau des galeries où le côté spéculatif était jusqu’ici dominant. Il s’était aussi créé une distorsion lié au prix des études qui forçait les artistes à vite vendre pour rembourser leurs prêts, une logique totalement différente de celles qu’avaient nos professeurs par exemple pour lesquels la notion de carrière artistique était beaucoup moins concrète et définie.
En tout cas, avec des projets comme Exhibition , on observe des énergies collaboratives qui se recréent. C’est peut-être maintenant que de nouvelles possibilités vont apparaître, c’est un peu une période charnière. Mais au final, les acteurs du monde de l’art sont tellement jeunes qu’il y a une certaine amnésie structurelle, les gens ne se souviennent pas de la crise des années 90 dans le monde de l’art qui était assez similaire à celle d’aujourd’hui...
Exhibition , NY, March-August 2009, four shots from the southwest corner (#2)
Il me semble que tu as pas mal voyagé, qu’est-ce que cela t’a apporté dans ta pratique artistique ?
Oui j’ai beaucoup voyagé, souvent en famille. J’ai aussi passé deux ans à Singapour pour mon service militaire; séjour qui m’a beaucoup marqué. C’est là-bas que je me suis mêlé à une communauté artistique locale forte qui m’a beaucoup influencé. Il y a eu une sorte de déclic au niveau personnel. Chaque fois que je rentre en France, je fais aussi un détour de quelques jours à Berlin qui est une ville qui m’inspire beaucoup et qui est un peu pour moi le pendant européen de New York.
Quels sont les courants artistiques actuels qui t’intéressent le plus en ce moment ?
La production culturelle qui m'intéresse le plus actuellement sont les écrits de Simon Critchley, philosophe, artiste et activiste dont le dernier livre s’intitule "Infinitely Demanding" (Verso, 2007)
Exhibition , NY, March-August 2009, four shots from the southwest corner (3)
Et en ce qui concerne les artistes, y en a-t-il qui t’inspirent et que tu respectes tout particulièrement ?
Les artistes qui m'inspirent sont ceux qui ne restreignent pas leur activité et leur ambition au monde de l'art, mais la conçoive comme une pratique de production de leur propre existence et de leur rapport à autrui.
Tu as participé au Whitney Independent Study Program récemment, est-ce que cela fut une expérience positive ?
Oui clairement. Il y avait un mélange d’artistes, de curateurs, philosophes, etc. ce qui favorisait un vrai bouillonnement intellectuel et artistique. C’était une bonne manière de se mettre en rapport avec ma génération d’artistes et d’acquérir du recul sur le monde de l’art et son évolution ces dernières décennies.
Quel est ton quartier préféré ?
Bushwick, car j’y passe la plupart de mon temps. J’y ai mes amis et y ai fait de nombreuses rencontres. Je me sens bien dans cette communauté artistique et multiculturelle.
Mais on ne peut pas parler de Buskwick sans parler de la pauvreté. Dans certains endroits, il y a un côté Bronx des années 80 avec de nombreux immeubles en ruine. Notre communauté d’artistes essaye de collaborer avec les locaux - quelque chose d’essentiel pour nous. Nous avons réussi à tisser des liens et n'avons pas ressenti d’animosité. C’est aussi un laboratoire d’expérimentation sociale pour ceux d’entre nous qui traitent des pratiques artistiques et des interactions sociales qui en découlent. C’est beaucoup plus intéressant d’être ici plutôt qu’à Tribeca ou Williamsburg; on ne vit pas ici dans une bulle…
Exhibition , NY, March-August 2009, four shots from the southwest corner (#4)
Changement de sujet et retour à ton quartier. Quel est ton restaurant préféré ?
J'aime beaucoup Brooklyn Papaya (1137 Myrtle Avenue, Brooklyn NY 11206) où travaillent de nombreux Africains francophones.
Y a-t-il des choses qui te manquent de France et as-tu noté des différences culturelles entre France et Etats-Unis ?
Le pain me manque (rires). Sinon, j’ai la chance de voyager régulièrement et de côtoyer des gens qui voyagent. Au niveau des comportements, il y a surement des différences mais je ne veux pas tomber dans les préjugés et stéréotypes puisque pour moi les représentations et projections que nous nous faisons nous sont souvent imposées en quelque sorte.
Te verrais-tu retourner en France ?
Non parce que j’ai la chance d’y aller de temps en temps. Ma vie est ici. Toutefois, si je retourne en Europe, ce serait sûrement à Berlin. Une ville marquée par une toute autre histoire, une toute autre vulnérabilité, un tout autre mouvement...
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Vous pouvez voir EXHIBITION au 211 Elizabeth Street, New York, NY 10013.
Ouverture du mercredi au samedi de midi à 18h. Check it out !
Le site internet pour plus d'informations : www.exhibition211.net
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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
Photo top : Eric Anglès dans son atelier à Bushwick ©2009 Thibaut Estellon
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