mercredi 20 mai 2009

JEROME LAGARRIGUE : Artiste



Le quartier de Red Hook a beaucoup fait parler de lui ces dernières années et pas seulement à cause de l'arrivée d'un immense entrepôt bleu et jaune arborant fièrement un logo suédois. Donnant sur la baie de New York, ce quartier industriel du South Brooklyn qui fait face à la Statue de la Liberté abrite également de nombreux artistes New Yorkais et voit se développer une activité artistique croissante. Jérôme Lagarrigue est un de ces activistes locaux. Élève surdoué de la Rhode Island School of Design, il fut très jeune professeur à Parsons puis résident à la Villa Médici à Rome quelques années plus tard.
C'est dans son atelier qu'il me reçoit aujourd'hui pour me présenter son travail ainsi que son parcours artistique, tout ceci rythmé par le bruit envoûtant de l'atelier de souffleurs de verre adjacent.



Jérôme, peux-tu revenir sur ton parcours, comment t’es-tu retrouvé à New York ?
En fait, j'ai grandi en France mais ma mère est américaine, ce qui m'a d'ailleurs beaucoup facilité les choses en termes de visa quand j'ai voulu m'installer aux US ! Après le lycée, j’avais souhaité poursuivre mes études aux Etats-Unis et fut accepté à la Rhode Island School of Design (RISD). J'y suis resté de 92 à 96 avant d’emménager il y a quelques années à New York.


Eye - 150x 150 cm - courtesy galerie olivier waltman

Comment t’est venue cette passion du dessin et de la peinture ?
J’ai commencé à dessiner à l’âge de 8 ans. Depuis tout petit je baignais là-dedans car mon père était illustrateur. Gamin, j’ai vite été absorbé par mes dessins puis, adolescent, je me suis mis au graffiti. On peignait de grandes fresques, dans des endroits plus ou moins légaux, sur des terrains vagues, des grands murs d’école, etc. Grosso modo, j’ai continué jusqu’à ma première année à la RISD avant d’adopter un style de peinture plus "académique" si on peut dire.

On ressent d'ailleurs cette influence graffiti dans ton travail actuel, on y retrouve une certaine énergie, des sortes de coulures, un côté urbain ?
Oui, un peu, c’est vrai. A l’époque où je suis rentré à la RISD, j’avais toutefois pris de mauvaises habitudes à cause du graffiti. En fait, à force de peindre des personnages dans un style très influencé par la BD, les cartoons, j’ai eu du mal au départ dans les cours de dessin académique. Il a fallu que je travaille beaucoup pour arriver à obtenir des figures proportionnées. Aujourd’hui, je me permets cependant d’exagérer volontairement certaines parties du corps afin de les accentuer, de les mettre en valeur, que cela soit le nez, la bouche, les mains... Au final, dans un style relativement non conventionnel. Mais même si j’ai du mal à regarder ce que je peignais avant en graffiti, il m’est toutefois resté cette faculté de travailler large. C’est un aspect que j’ai gardé même si le medium et ce que je peins aujourd'hui sont devenus plus académiques.


Night self portrait - 150x150cm - courtesy galerie olivier waltman

Peux-tu nous parler de tes deux dernières séries : "Boxing" et "Brooklintimate" ?
En fait, j’avais commencé la série "Boxing" en dernière année à la RISD. En 1999, je faisais un échange à Parsons et devais développer une sorte de thèse. C’est à cette époque que j’ai découvert le fameux gymnase Gleasons à Dumbo. Je suis resté fasciné par cette atmosphère et ai décidé de commencer cette série de toiles sur la boxe.
"Brooklintimate" - contraction de "Brooklyn" et "intimate"(ndlr : intime) - est quant à elle une série de portraits d’amis, de gens rencontrés dans le quartier, d'autoportraits mais également de paysages urbains avec par exemple une immense décharge industrielle qui se situe pas très loin d’ici...Ce thème de Brooklyn était quelque chose de personnel, d'instinctif. Je m’arrête fréquemment sur des moments, des détails qui m’évoquent quelque chose et je me permets aujourd’hui de les documenter en espérant que cela intéressera également d’autres personnes. D'une manière générale, je peins beaucoup de portraits en gros plan, une technique que j’ai commencé à développer lorsque j’étais en résidence à la Villa Médici en 2005-2006.


Head of a boxer II (self portrait) - 150x150cm - courtesy galerie olivier waltman

D’ailleurs, peux-tu revenir sur ton séjour à la Villa Medici, qu’est ce que cela t’a apporté sur un plan artistique et personnel ?
Ce fut une expérience très enrichissante. Cela m’a permis d’avoir un support financier, un espace et une institution me permettant de faire mon travail à 100% sans avoir à cumuler d’autres boulots d’illustration ou d’enseignement. Je me suis retrouvé dans un univers où mon travail était récompensé pour ce qu’il était, je n’avais pas besoin de m’acheter du temps pour peindre. Mon atelier était fabuleux, une sorte de grande chapelle avec des hauteurs de plafonds incroyables et beaucoup d'espace.
Durant cette résidence, j'ai aussi pris le temps d’explorer d’autres directions dans mon travail. Tous les pensionnaires étaient très impliqués dans leurs recherches, il y avait une belle énergie artistique. J’en ai d’ailleurs profité pour faire une exposition à Rome qui s’intitulait « Paysages du Visage ». L’idée était de traiter les zones du corps comme des paysages. Cela m’a poussé à rendre ma peinture plus abstraite, plus libre et plus déstabilisante dans sa composition.


Cecilia - 250x200cm - courtesy galerie olivier waltman

En quoi Brooklyn et New York sont des sources d’inspiration pour toi?
C’est une question d’espace, de rapport entre la foule et le gigantisme de cette architecture extrêmement angulaire. Cela crée des zones de lumière et d’ombre très spécifiques à cette ville et qui lui donnent un aspect visuellement fascinant. Pour moi c’est d’ailleurs très inspirant de peindre ces longs couloirs d'ombre et de lumière inscrits dans une géométrie si particulière.
En bref, New York c’est un choc visuel et sonore. C’est d’ailleurs une ville qui me faisait peur quand je venais ici étant petit. Mais comme beaucoup de personnes qui y passent du temps, j’ai attrapé cette espèce de virus qui fait que l’on ne veut plus quitter cette ville après y avoir passé un peu de temps. Il y a tellement de cultures, de traditions et de populations diverses, tout cela à portée de main...


Wounded Boxer II - 150x300cm - courtesy galerie olivier waltman

Quelle est ta perception de la scène artistique new yorkaise par rapport à la France ?
En fait, pour être honnête, les courants et les phénomènes de mode ne m’intéressent pas trop. J’ai la chance d’avoir un galeriste à Paris qui a une sélection d’artistes très éclectique et qui ne cherche pas à créer une identité ultra spécifique à sa galerie. Ici, ce sont souvent des galeries très académiques qui m’ont approché sans forcément comprendre mon point de vue. Cela ne m’intéressait pas car ma manière de peindre n’est qu’un véhicule de ce que je veux exprimer.


Blue Head Gear - 200x200cm - courtesy galerie olivier waltman

Y a-t-il des courants, des artistes qui t’inspirent ?
Ceux qui travaillent sur la notion de flou m’intéressent tout particulièrement mais il y a beaucoup d’artistes qui m’inspirent que ce soit dans la photo, la peinture, la vidéo, la sculpture ou encore la musique...

D’ailleurs, en parlant de musique il me semble que tu as réalisé
entre autres une pochette d’un album de Talib Kweli , rappeur américain compère de Mos Def ?
Oui, c’était pour son album "Reflection Eternal". C’est parti d’une rencontre, il aimait mon travail et a réussi à faire accepter l’idée à sa maison de disque. Personnellement, j’adore l’idée de la pochette de disque, surtout en vinyle, ce format carré qui est un peu à l'image du format de mes toiles.



Quel sont tes quartiers et lieux culturels préférées ?
J’apprécie de plus en plus le quartier dans lequel on se trouve, Red Hook. En ce qui concerne les lieux culturels, j’aime beaucoup le Brooklyn Museum . DIA Beacon fut un choc également. Mais mis à part les travaux de Richard Serra et de Louise Bourgeois, pour moi, ce choc tient plus du lieu que des travaux exposés. D'une manière générale, ce sont plus les artistes qui sont exposés que le lieu où ils le sont qui m’intéressent et auxquels je prête attention.


auto-portrait - 250x200cm - courtesy galerie olivier waltman

Ton point de vue sur la crise ?
C’est assez inquiétant. On observe un ralentissement certain. Pour nous, artistes freelance, cela ne change pas grand chose dans notre travail. Au final, on n'a pas de patron, on travaille seul et on doit constamment se débrouiller, quelle que soit la situation économique...

Est-ce que la France te manque ? Te verrais-tu revenir ?
Oui, mes amis et ma famille me manquent mais j’ai la chance de retourner en France assez régulièrement. Mais, en tout cas, je ne me verrais pas y retourner pour y vivre...
du moins pas dans l'immédiat .

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Vous pouvez voir l'exposition de Jérôme Lagarrigue "Brooklintimate" à Paris jusqu'au 31 mai à la Galerie Olivier Waltman , 74, rue mazarine dans le 6ème arr.
Le site de Jérôme Lagarrigue : http://www.jeromelagarrigue.com/

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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
Photo top : Jérôme Lagarrigue dans son atelier à Red Hook ©2009 Thibaut Estellon
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