mercredi 3 juin 2009

BERNARD WASTIN : Dessinateur de bijoux


Bernard Wastin, chez lui à Brooklyn ©2009 Thibaut Estellon

Rencontre aujourd'hui à Brooklyn avec Bernard Wastin.
Dessinateur de bijoux ayant travaillé pour "la haute couture de la joaillerie" comme il se plaît parfois à dire, Bernard a le regard malicieux et étincelant de ceux qui ont passé de nombreuses années à contempler, écouter et observer des pierres d`exception et à les imaginer dans des écrins de luxe.
Lui qui rêvait de parcourir le monde avec comme seuls bagages des outils de joaillier, il nous dévoile ici son parcours entre France et Etats-Unis et nous parle de son métier de dessinateur de bijoux qu'il compare souvent à de la micro-architecture. Difficile en effet de le contredire au vu de la complexité et de la perfection de ces bijoux n'ayant cesse de provoquer l'émerveillement chez ceux qui auront pris le temps de les admirer...

Bernard, d’où viens-tu, que faisais-tu en France et comment t’es-tu retrouvé à New York ?
Je suis né à Paris où j’ai suivi des études d’architecture. A la sortie de mon cursus, j'ai toutefois eu envie de faire autre chose. J’ai donc débuté - un peu par hasard - dans la joaillerie. Il y avait tellement de domaines et de savoir-faire différents dans ce secteur que cela m'a néanmoins vite fasciné ! Quand on y réfléchit, ce n'était pas si éloigné de ce que j'avais appris en archi puisque la joaillerie, c’est un peu de la micro architecture, de la sculpture avec des matériaux précieux. J’ai dû acquérir des connaissances sur la gemmologie, l’étude des métaux, les différentes familles de sertissage ou encore sur la longue chaîne de fabrication d’un bijou. C’est donc en France que j’ai commencé ma carrière de dessinateur de bijoux...
Je suis arrivé à New York au début des années 80 pour suivre ma copine américaine de l’époque. On s'est finalement séparé mais je suis quand même resté aux Etats-Unis où je me suis mis à travailler dans un milieu de la joaillerie très européen et en fin de compte assez similaire à ce que j'avais connu à Paris.


Etudes en 3D ©Bernard Wastin

Penses-tu qu’il y a une tradition américaine de la joaillerie à l’image de ce que l'on peut avoir en France ?
C’est sûr que le savoir-faire français en matière de joaillerie est mondialement reconnu mais on peut aussi parler d'une tradition italienne ou bien encore libanaise. Aujourd’hui, c’est de toute façon une industrie qui s’est mondialisée et tous ces savoir-faire sont, de ce fait, présents aux Etats-Unis...

Est-ce que le fait d'être français a joué en ta faveur à ton arrivée ?
Oui, notamment avec le savoir-faire sur le plan professionnel mais aussi avec le charme sur le plan personnel (rires).

En tant que dessinateur de bijoux, quelles sont tes spécialités ?
Je travaille surtout avec des pierres précieuses, rarement avec des pièces semi-précieuses et dessine principalement des pièces uniques. C’est un peu la haute couture de la joaillerie si on peut dire.


Broches Bulgari ©Bernard Wastin

Plus précisément, quelles sont les pierres que tu préfères travailler et pourquoi ?
J’aime bien le diamant car c’est clair, net... J’aime aussi le rubis mais, malheureusement, si on fait exception des rubis énormes qui peuvent valoir des millions de dollars, leurs tailles sont souvent très petites. J’apprécie aussi les saphirs multicolores. Ces pierres ont la même structure atomique, ce sont des pierres qui sont dures, au contraire de l’émeraude qui est trop fragile et qui me parle peu par exemple...
Dans ce métier, on ressent aussi parfois certaines frustrations créatives. Les pierres sont très chères, les goûts des clients relativement classiques, ce qui fait que nous ne sommes pas totalement libres. Il y a des contraintes de coûts et parfois des contraintes techniques. Certaines compagnies comme Chanel ou JAR ont pu se permettre des libertés avec des pièces de joaillerie mélangeant or et argent, mais c'est rare ... Personnellement je n’y vois pas de problème, au contraire, mais il faut vraiment qu’il y ait une raison et une volonté particulière pour que de telles pièces soient fabriquées.


Bagues Harry Winston ©Bernard Wastin

Comment se passe le processus créatif pour aboutir à un dessin de bijoux ?
Personnellement, ce que je préfère c’est observer la pierre, l’écouter, voir ses proportions, sa qualité et ses caractéristiques. C’est à partir de là que je vais me décider à partir sur un collier, une bague ou une boucle d’oreille par exemple. Il est fort probable que quelqu’un qui n’a pas l’œil exercé ne percevrait pas ces différences, mais en réalité chaque pierre est unique, un peu comme si elle possédait une sorte d’empreinte digitale. C’est pour cela que les pièces que je dessine se doivent également d’être uniques et exceptionnelles.


Collier Harry Winston ©Bernard Wastin

Combien faut-il compter de temps pour réaliser une pièce unique comme celles dont tu nous parles ?
Cela peut prendre jusqu’à six mois pour finir une monture... En ce qui concerne le dessin, cela peut prendre deux jours pour un collier, plusieurs jours pour une bague, quelques heures pour des boucles d’oreilles, c’est variable.

Nous sommes ici chez toi entourés d’ordinateurs. Est-ce que l’arrivée de informatique fût un bouleversement dans ton métier ?
Oui, clairement. Au début, c’était très traditionnel puisqu’on travaillait avec de l’aquarelle et on cherchait à faire un bon rendu de la pièce finale sur du papier noir. C’était en quelque sorte un support de vente et de présentation au client. Quand je suis rentré dans ce métier, j’aurais souhaité fabriquer la pièce. Les joailliers munis de leur petit sac d’outils peuvent travailler et voyager partout dans le monde. Moi qui adore les voyages cela me faisait rêver ! Mais puisque je sortais d’archi, je me suis donc orienté plutôt logiquement vers le dessin. Toutefois, lorsque j’ai vu les premiers programmes 3D, j'ai tout de suite compris que c'était le futur de la fabrication des bijoux. Cela m'a permis de me rapprocher de ce processus de fabrication de la pièce.


Boucles d'oreilles Harry Winston ©Bernard Wastin

Peux-tu nous citer quelques maisons pour lesquelles tu as travaillé ?
Carimati, Harry Winston, Bulgari, Chaumet, Cartier, Faberge, Van Cleef & Arpels, Boucheron, Chopard...

En quoi New York t’a inspiré dans ton travail et dans ta vie personnelle ?
New York à l’époque, c’était encore la ville où tout se passait et où il n’y avait pas vraiment de limites. Ce qui compte ici, ce n’est pas ce que tu as fait mais plutôt ce que tu peux faire et ce que tu peux apporter. Le système est moins bridé qu’en France, on te laisse beaucoup plus ta chance. Cela a sûrement un peu changé depuis mais on ressent toujours ce côté là. Personnellement, cela fut quelque chose de très positif pour moi.


Broche surprise Faberge ©Bernard Wastin

Tes pièces se vendent parfois à des centaines de milliers de dollars, penses-tu que la crise va changer quelque chose ?
J’en parlais récemment avec un ami du métier qui me disait qu’il ne ressentait pas vraiment la crise pour l’instant. Il faut néanmoins relativiser, ce n'est pas le cas pour toutes les maisons...De toute façon, ce n’est pas tellement la question de la baisse du pouvoir d'achat des clients qui se pose mais plutôt leur changement d'humeur et d'attitude quant à l'achat de produits de luxe.


Collier Bulgari ©Bernard Wastin

Quels sont tes rapports avec la communauté française de New York ?
Je n'ai pas vraiment cherché à la fréquenter au début mais avec le temps j’apprécie d’avoir des amis français ici. Les Américains sont beaucoup plus ouverts et directs au premier abord, mais il est parfois difficile d’approfondir les relations.


Boucle d'oreilles Chaumet ©Bernard Wastin

Quel est ton quartier préféré ?
J’aime bien Brooklyn et Downtown Manhattan avec SoHo ou l’East Village. J'apprécie aussi beaucoup Chelsea et ses galeries d'art. Le quartier où j'habite, ici à Brooklyn, se développe beaucoup. C'est plutôt agréable quand on a une famille et des enfants. Il y a beaucoup de bons restaurants sur la 5ème avenue dans Park Slope : Moutarde, La Trattoria, The Chocolate Room, Mimi's ou encore Geiko and Beast sur Vanderbilt plus près d'ici. C’est un quartier paisible, à proximité de Prospect Park et du Botanical Garden...


©Bernard Wastin

Est-ce que la France te manque ?
Mes amis me manquent. La bouffe aussi. Disons que c’est possible de trouver de la bonne bouffe française ici mais c’est plus l’exception que la norme. La langue aussi car au fond j’aime bien parler français (rires).

Te verrais-tu y retourner ?
J’aimerais bien mais ce n’est pas dans mes plans. L’idéal serait de pouvoir y aller souvent...

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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
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