mercredi 25 mars 2009

DAMIEN MONTALIEU : Commissaire d'exposition



Matinée d'hiver à Brooklyn.
Café à la main, j'arrive un peu en retard au 111 Front Street dans le quartier que les new yorkais appellent "Dumbo". J'ai rendez-vous avec Damien Montalieu, curator indépendant, dans l'atelier de Nabil Nahas. Nous observons au loin l'artiste travailler sur sa nouvelle série de toiles tandis que nous revenons sur le parcours de Damien, sur les projets et artistes qu'il a présentés durant l'Armory et plus généralement sur sa vision du monde artistique à New York...


Damien, quel est ton background, pourquoi t-es tu retrouvé à New York et que fais-tu aujourd'hui?
Originaire de la région bordelaise où j'ai fait mes études en arts appliqués, je suis par la suite rentré dans une école d'art à Paris avant de partir travailler en Côte d'Ivoire pour une agence de communication. J'avais envie de poursuivre cette expérience d'expatrié et ai donc décidé de venir à New York il y a de cela 8 ans.
A mon arrivée, j'ai d'abord collaboré avec le photographe Laurent Elie Badessi. Par la suite, je suis devenu assistant puis directeur d'une petite galerie à SoHo, qui était encore à l'époque LE quartier des galeries avant que la majorité d'entre elles déménage à Chelsea. La galerie a finalement fermé et j'ai continué à travailler en indépendant sur divers projets artistiques avant de monter mon entreprise, MD Fine Art inc. Mon métier aujourd'hui consiste à aider, assister et conseiller des artistes et des galeries que cela soit pour faire des collaborations, participer à des foires, etc. Les artistes avec lesquels je travaille aujourd'hui sont: Nabil Nahas , Yasmine Chatila , Pierre Saint Jacques , Anja Mohn, Sebastiano Mauri , Virginie Sommet , Gary St Clare, Leah Oates ... Je suis par ailleurs curateur d'une galerie qui s'appelle Collective Gallery et qui est située entre Chinatown et le Lower East Side.


Virginie Sommet, Human Nature (Détail)

Quelles sont les différences que tu as pu observer entre les Etats-Unis et la France et plus spécifiquement entre New York et Paris ?
Au niveau artistique, j'ai l'impression que les français sont souvent perçus comme exagérément conceptuels et cérébraux. Notre tradition littéraire se ressent également dans le travail de beaucoup de nos artistes contemporains qui incluent mots ou phrases dans leurs œuvres. Ici, aux États Unis, les artistes ont une tradition plus proche de l'image via la BD, le pop art. Il est difficile de comparer New York et Paris. Il est clair que New York est beaucoup plus dynamique : il y a plus d'énergie, les carrières se font plus vite, les galeries et espaces culturels sont plus nombreux, c 'est toujours la capitale du monde de l’art. Par ailleurs, tout parait possible et tout semble plus facile. Il est plus aisé de monter des projets ici qu'en France. Je me souviens notamment des barrages administratifs fréquents que j'avais rencontrés lors d'un projet artistique que je souhaitais développer il y a quelques années dans le sud ouest. Ici, c'est plus direct, on ne te renvoie pas de services en services, on rencontre beaucoup moins d'obstacles, l'initiative est encouragée et soutenue que ce soit dans des projets commerciaux ou artistiques.

En parlant de projets, peux-tu revenir sur le show que tu as monté lors de l'Armory à la Bridge Art Fair . Quels artistes as-tu présentés, quel en était le(s) concept(s) et quels ont été les retours ?
J'ai présenté le travail de quatre artistes émergents dont trois soulevant des sujets politiques et sociaux. Un travail sociologique avec une installation de Virginie Sommet composée d'objets en papiers funéraires chinois qui étaient décontextualisés afin de permettre la découverte d'une pratique minoritaire dans la communauté chinoise. Un agencement photographique et anthropologique de Frank August sur l'identité d'une communauté multiraciale, qui soulevaient des questions sur nos ethnicités, similitudes et différences. Une oeuvre d'art digital, graphique et urbain de Gary Saint Clare. Imprimée sur papier, ce travail traitait de l'évolution de la condition des afro-américains. Et puis pour finir, des peintures de Beatrice Kuziac qui sont en fait des compositions d'esquisses peintes avec de l'acrylique fluide et dégoulinante agrémentées de collages de tissus exotiques. Son travail est sur toile mais celle-ci n'est pas montée sur châssis, elle est simplement flottante, comme un drap sur un fil.
J'ai eu de bons retours durant cette foire. Avec la crise je n'avais aucune attente mais j'ai néanmoins pu rencontrer de nouveaux collectionneurs et réaliser quelques ventes. J'ai par ailleurs établi de très bons contacts avec des galeries et des fondations qui aboutiront je l'espère sur d'éventuels partenariats sur de futurs projets artistiques. On est encore en attente de retours médias mais jusqu'ici nous avons été bien couverts sur internet et sur des chaines de télévisions chinoises.

As-tu pu ressentir l'influence de la crise lors de l'Armory ? quels en furent les signes les plus marquants selon toi ?
Une certaine morosité s'est installée, tout le monde se plaint...Les galeries n'hésitent plus à vous demander si vous avez pu faire des ventes et certaines d'entre elles bradent même...C'est un peu la « Fine Arts Big Sale !! »
Par ailleurs, les collectionneurs se font moins nombreux et prennent beaucoup plus de temps pour se décider à acheter même sur une œuvre abordable d'un artiste émergent. On ressent moins cette course frénétique à l'achat qui caractérisait le monde de l'art ces dernières années. Il y a 5 ans, ces foires satellites autour de l'Armory Show n'existaient pas, les ventes se faisaient beaucoup plus vite, les jeunes collectionneurs étaient pour beaucoup très impulsifs. Aujourd'hui, ils prennent le temps de réfléchir à ce qu'ils veulent acheter, ce qui n'est pas plus mal quand on voit que la côte de certains artistes inconnus a complètement explosé ces dernières années sans aucune raison valable. On vit un moment important, nous sommes en train d'assister à un ajustement, pas seulement dans le système financier, mais aussi dans le monde de l'art.


Armory Show, 2009

Qu'est-ce qui t'a marqué depuis ton arrivée ?
Le 11 septembre...Étonnamment, sur un plan artistique je me souviens de n'avoir vu que peu de travaux politiques après les attaques. C'est comme si les artistes avaient eu peur de confronter l'évènement, ne voulaient pas accepter la réalité. C'était probablement trop frais dans leurs esprits. Je n’ai vu quelques travaux réellement engagés qu'un ou deux ans après l'attaque.

Quels sont tes quartiers préférés à New York ?
J'aime beaucoup l'atmosphère de l'upper/upper west side. Les appartements sont plus spacieux et plus abordables que Downtown, on peut trouver des cafés avec terrasses, il y a un certain côté européen et c'est assez jeune. Sinon j'adore Dumbo à Brooklyn.

Quels sont tes lieux culturels préférés ?
Le Whitney Museum , les galeries de Chelsea. J'apprécie particulièrement Ronald Feldman Gallery , Sean Kelly , Yvon Lambert , Barbara Glastone , Paul Kasmin Gallery , 303 Gallery .

Quels sont les projets sur lesquels tu vas travailler dans les mois qui viennent ?
Je travaille en ce moment sur plusieurs projets artistiques. Je vais notamment organiser une exposition qui me tient à cœur et qui se nomme "States of consciousness" (double sens pour "States" signifiant états mais aussi les Etats-Unis) et qui consiste en une sélection de travaux d'une dizaine d'artistes émergents ou en milieu de carrière. Ils abordent l'idée du réveil et de la prise de conscience de la société américaine sur ses aspect les plus sensibles aujourd'hui. Le show va se dérouler à la Collective Gallery 173-171 durant cinq semaines. Le vernissage aura lieu le 30 Mai 2009.

Quels sont les shows et évènements artistiques que tu as vus et que tu recommandes en ce moment à New York ?
j ai pu voir le fantastique travail d'Erik Parker à Paul Kasmin Gallery. Puis Michael Rakowitz à Lombard Freid Projects. Pour ceux qui aiment la 3D, Ronald Feldman Fine Arts présente en ce moment le travail de Bruce Pearson. Très bonne expo photo de Travor Paglen à la galerie Bellwether.


Michael Rakowitz, Lombard Freid Projects

Y a-t-il des choses qui te manquent ?
Pas vraiment. Je rentre en France une fois par an mais après 8 ans ici, je ne me sens plus totalement français. On est vite influencé, on s’imprègne du mode de vie local en bien ou en mal, on oublie certaines choses, certaines habitudes, on mélange le français et l'anglais...

As-tu des recommandations pour des artistes français qui souhaiteraient faire carrière ici ?
Il faut s'accrocher et passer du temps ici. Envoyer un dossier à distance ne remplace pas le contact humain, c'est pourquoi il est nécessaire de se familiariser avec la scène artistique locale, aller aux vernissages, voir les expositions, se renseigner avant de démarcher des galeries, essayer de faire des résidences, rencontrer du monde... La meilleure solution est de passer au moins six mois ou un an ici.

Te vois-tu retourner en France ?
Non je n'envisage pas le retour, du moins pas pour l'instant...

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Pour aller plus loin, voici quelques articles parus dans la presse récemment. Sur la crise et le secteur des arts visuels aux US, cliquez ici et là pour les impacts dans le marché de l'art . Point sur la situation en UK ici . Compte rendu de l'Armory show par Holland Cotter du NY Times, est lui par là ...

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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
Photo top : Damien Montalieu ©2009 Thibaut Estellon
Les tableaux derrière Damien Montalieu sont de Nabil Nahas, plus d'infos sur l'artiste ici .
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