"Je n’aime pas beaucoup le terme "chef opérateur", je préfère directeur de la photo ou responsable de l’image qui exprime mieux ce que l’on fait..."
Arrivée aux Etats-Unis dans les années 70 pour voir Jimi Hendrix en concert, Maryse Alberti évolue aujourd'hui dans le cinéma. Elle est Directrice de la Photographie ou DP comme les gens ici disent plus souvent, c'est elle qui met "la vision du réalisateur et le travail de toute l'équipe sur pellicule".
Elle revient ici sur son parcours atypique : une traversée des Etats-Unis en auto-stop, des expériences en tant que photographe de concerts mais aussi de plateaux de films X, deux victoires ainsi qu'une participation au jury au Sundance Film Festival, des collaborations avec de nombreux réalisateurs et acteurs talentueux...dont dernièrement Darren Aronofsky et Mickey Rourke sur The Wrestler, film nominé aux Oscars.
Maryse, peux-tu nous parler de ton parcours ? Comment t'es-tu retrouvée à New York et qu’y fais-tu aujourd’hui ?
Je suis arrivée aux Etats Unis en 1973 après mon bac. J’étais fan de Jimi Hendrix et voulais absolument le voir en concert. Malheureusement je ne savais pas qu’il était mort peu de temps avant (rires). Il s’en est suivi trois années de petits boulots et d’une traversée des Etats-Unis en stop au cours de laquelle je me suis mise à prendre des photos. A mon retour à New York, un ami m’a acheté un vrai appareil et j’ai commencé à prendre des photos de concerts rock pour The New York Rocker dans des salles comme CBGB et autres. J’étais aussi photographe de plateau sur des films X, un milieu totalement surréaliste où l’on voyait réellement ces clichés des producteurs italiens ou juifs fumant des cigares et portant des perruques (rires). En parallèle, je développais des séries plus artistiques qui étaient exposées dans des galeries et étaient inspirées de ce milieu. Grâce à ce boulot j’ai commencé à me faire des contacts dans l’industrie cinématographique puisque les équipes techniques étaient souvent composées de jeunes issus de Columbia ou New York University et j’ai donc débuté comme caméraman sur des documentaires.
H-2 Worke r, le premier vrai documentaire sur lequel j’ai travaillé, a gagné à l’époque le grand prix au Sundance Film Festival et j’y ai remporté le prix de la meilleure cinématographie. Dès lors, j’ai commencé à collaborer avec un groupe de jeunes, la future bande de Killer Films , avec Christine Vachon ou Todd Haynes. Ce dernier tourne alors Poison , mon premier long métrage fiction, qui remporte beaucoup de prix. Mais ce film basé sur une nouvelle de Jean Genet et qui traite d’homosexualité est financé en partie par de l’argent public,or, en pleine période des Culture Wars , la polémique éclate mais génère en même temps beaucoup de publicité...Depuis ces premières expériences, j’ai donc continué à faire du documentaire ou de la fiction en tant que Director of Photography.
D’ailleurs, Director of Photography ou DP dans le jargon du cinéma, cela veut dire quoi ? en quoi cela consiste ?
Le DP travaille en collaboration très proche avec le réalisateur, c’est la personne qui met la vision de celui-ci sur pellicule. Pour The Wrestler par exemple, Darren Aronofsky m’a dit : « l’inspiration du film c’est les frères Dardennes ». Avec cette idée en tête, j’ai choisi les caméras, le type de film et j’ai travaillé sur le plateau avec le production designer, le costume designer et le crew que ce soit sur le cadrage, la lumière, le look ou l’ambiance générale du film. On est en charge du set et on fait le lien entre l’équipe technique et la production mais au final c’est toujours une collaboration proche avec le réalisateur.
En fonction des films, celui-ci est plus ou moins impliqué dans la photographie. C’est cela qui est intéressant puisque l’on est amené à travailler avec des personnalités et des visions différentes. Il arrive souvent que les jeunes réalisateurs se reposent sur le DP. Dans le documentaire notre travail est primordial car on a moins de moyens. C’est ce qui permet aussi d’apprendre énormément puisque l’on est contraint de penser, construire et réagir vite. De plus, on voyage partout, c’est l’aventure ! (rires)
L’arrivée du numérique a-t-elle changé beaucoup de choses pour toi ?
Non, c’est juste un autre outil. Par exemple pour The Wrestler , j’ai pensé un moment le filmer en Digital HD mais je me suis dit que ça ne collerait pas à l’histoire. Celle-ci devait être dite en film, en 16mm, avec un grain dans l’image, une certaine réalité pour mieux coller au scénario. A l’inverse le numérique est parfait pour une scène de nuit à Tokyo ou Times Square. Aujourd’hui dans le documentaire, le numérique est très répandu pour des raisons de coûts principalement.
Bande Annonce de The Wrestler ci-dessous:
Comment s’est passé le tournage de The Wrestler?
C’était un tournage extraordinaire. Les derniers films avaient été très durs et j’avais décidé de ne faire que des documentaires, de la pub ou de travailler avec des artistes comme Pierre Huygue ou Laurie Anderson. Mais le script de The Wrestler m’intéressait. Darren est un réalisateur talentueux, les producteurs étaient supers, on avait les outils et le temps nécessaires pour faire du bon travail. J’ai adoré travailler avec Mickey Rourke qui avait une motivation et une volonté incroyables. Le côté un peu documentaire de ce film m’attirait aussi beaucoup. Il a fallu que l’on rentre dans ce monde du catch et que l’on s’imprègne de l’ambiance. On allait voir des matchs tous les weekends, les catcheurs dans le film ont joué leur propre rôle et tous les matchs étaient filmés dans le contexte d’un vrai show avec une vraie foule.
Tu as été membre du jury du Sundance Film Festival en 1999 après avoir remporté par deux fois le prix de la meilleure cinématographie pour H-2 Worker puis pour Crumb . Quelle est ton point de vue sur le cinéma indépendant aujourd’hui ? Existe-t-il toujours ?
Oui on m’a demandé de faire partie du jury ce qui était super pour moi qui adore le ski (rires). Le côté networking et soirées ne m’intéressait pas trop mais cela m’a quand même permis de rencontrer Richard Linklater qui était aussi membre du jury et avec qui on a fait Tape par la suite. Mais pour répondre à ta question, je dirais que quelqu’un comme Kelly Reichardt, la réalisatrice de Wendy and Lucy , est vraiment représentative du cinéma indépendant, cela fait des années qu’elle fait de très bons films sans budget. Le Sundance Film Festival était lui aussi à ses débuts vraiment indie mais rapidement les studios ont flairé la bonne affaire et se sont aperçus qu’ils pouvaient faire de l’argent avec des productions de ce type. Aujourd’hui je pense qu’il n’y a plus vraiment de cinéma indépendant car tourner un film coûte très cher. Par contre, il y a certainement un milieu du film en dehors d’Hollywood.
Tu disais il y a quelques années que tes trois critères pour travailler sur un film sont : un bon scénario, un staff bien payé et la proximité de Manhattan où tu habites. Est-ce toujours le cas aujourd’hui ?
Oui, de ces trois critères il m’en faut au moins deux (rires). Pour moi un bon film commence par un bon scénario et de bons acteurs. L’image est importante mais elle n’est parfois pas très visible notamment lorsque l’on cherche une certaine simplicité et un sens du réalisme. Au contraire elle peut devenir un personnage à part entière sur un film comme Slumdog Millionaire .
Sur The Wrestler , c’était le caractère principal qui était le plus important. Au début le film devait d’ailleurs se faire avec Nicolas Cage mais Darren a été très courageux et a décidé de prendre Mickey Rourke car le film était comme écrit pour lui. En perdant Nicolas Cage, nous avons aussi perdu beaucoup d’argent, le budget a été réduit, les salaires diminués mais grâce à Wild Bunch , une compagnie de production française, on a pu tout de même le réaliser.
Pour toi qui évolue dans le milieu du cinéma et vis à New York, quels sont tes rapports avec Los Angeles ?
Je fais beaucoup d’aller retours entre New York et Los Angeles mais je préfère New York. J’aime m’y promener, j’adore la mixité de cette ville, le mélange des cultures. Prendre le métro c’est un peu comme aller au théâtre, ça fait ta journée ! (rires) C’est plus facile pour sortir, aller voir des galeries, assister à des concerts...tout est à portée de main! New York est aussi une ville qui te met des claques et dans laquelle tu peux apprendre énormément mais je pense que si je m’y sens bien c’est surtout parce que j'ai la chance de pouvoir m’en échapper souvent.
Est-ce que tu suis l’actualité cinématographique française ?
Non pas vraiment, j’ai un ami producteur qui me conseille et m’aiguille vers certains films. J’avais adoré le travail de Kassowitz sur La Haine . C’est un film qui traite de la violence sans être violent et c’est quelque chose que les américains n’arrivent pas à faire. L’image était vraiment bien par ailleurs. J’avais aussi beaucoup aimé le travail de Gaspar Noé sur Irréversible et j’ai énormément de respect pour le travail de Claire Denis.
Quels sont les films sur lesquels tu t’es le plus amusée ?
On s’amuse toujours même s’il y a des moments difficiles. Sur Happiness de Todd Solondz, on travaillait 14-18 heures par jour, on n’avait pas d’argent mais on s’est bien marré. Sur The Wrestler , il n’y avait pas trop de stress, j’ai pu faire le travail que je voulais, on m’a traitée avec respect.
Je me suis éclatée sur Tape de Richard Linklater avec Ethan Hawke et Uma Thurman. Créativement, c’était extraordinaire ! La prod était toute petite puisque l’on était que trois et que l’on shootait dans une chambre de motel avec une petite caméra, il y avait donc beaucoup d’improvisation.
Dans le documentaire on s’amuse beaucoup en général, plus que dans les films. Les budgets sont plus petits, on choisit l’équipe, on se connait tous et on part à l’aventure. On peut parfois s’ennuyer mais les rencontres que l’on fait sont incroyables, les gens sont aussi beaucoup moins égocentriques dans ce milieu.
Maryse Alberti et Darren Aronofsky sur le tournage de The Wrestler
Photo courtesy Niko Tavernise
Y a-t-il des projets plus personnels que tu aimerais faire ?
Continuer à faire des photos. Retrouver du temps, de la liberté et de l’énergie pour développer cet aspect de mon travail.
Quel est le réalisateur avec qui tu rêverais de travailler ?
Atom Egoyan
Tu as été la première femme en couverture du magazine American Cinematographer . Est-ce que le monde du cinéma est un milieu macho, est-il plus dur d’y réussir pour une femme ?
Oui, c’est effectivement un milieu très masculin mais cela change lentement. Parfois les producteurs hésitent un peu à donner beaucoup d’argent et de responsabilités à une femme. Je me souviens qu’un jour un producteur m’a demandé : « can you handle the big lights ? » Je l’ai regardé et lui ai dit « tu sais ce n’est pas moi qui porte les gros projecteurs. Je leur montre et c’est le crew qui s’en occupe ». (rires)
Y a-t-il des directeurs de la photographie que tu admires ?
Pour moi il y a quelques DP qui ont changé le cinéma à l’image de Gordon Willis qui a travaillé sur tous les Godfather , Bob Richardson le DP d’Oliver Stone sur JFK qui mélange couleur, noir et blanc. En ce moment je m’inspire d’ailleurs beaucoup de son travail sur Natural Born Killers . Dans un style plus classique, Roger Deakins le DP sur No Country for Old Men ou Revolutionary Road . Anthony Dod Mantle a aussi fait un travail remarquable sur Slumdog Millionaire .
Revenons un peu sur ta vie à New York...Quel est ton quartier préféré ?
TriBeCa où j’habite depuis 20 ans. J’ai vu le quartier beaucoup changer, c’est plus sûr et plus propre aujourd’hui mais il y a toujours une certaine mixité, un certain sentiment de quartier. J’adore me promener ou faire du vélo au bord de la rivière. Sinon j’aime beaucoup Chelsea pour les galeries ou encore Central Park.
Est-ce que la France te manque ? Aimerais-tu y retourner ?
Non pas du tout mais j’adorerais y travailler, pouvoir y faire un film, notamment avec Claire Denis.
Je viens de Langon dans le Sauternes et j’aime beaucoup y retourner en vacances. La région est magnifique avec ces vieux villages, ces collines du St Emilion où mon fils pense que tout le monde boit du vin et est alcoolique (rires). J’adore aussi Paris bien évidemment, c’est une ville magnifique.
Penses-tu que tu aurais pu faire ce même parcours aujourd’hui ?
Cela serait beaucoup plus dur maintenant. En France, déjà a l’époque, cela aurait été impossible car je venais de la campagne, n’avais aucune formation dans le cinéma et ne connaissais personne dans ce milieu. De nos jours aux Etats-Unis, il y a plus de compétition, avec l’arrivée de la vidéo et du numérique, tout le monde croit pouvoir se prétendre DP. Il faut aussi impérativement avoir des papiers pour pouvoir travailler dans le cinéma aujourd’hui ce qui n’était pas le cas dans les années 70 où c’était réellement le « Land of opportunity ». C’est un peu moins le cas aujourd’hui mais cela l’est toujours un peu quand même…en tout cas selon moi beaucoup plus qu’en France.
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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
Photo top : Maryse Alberti (centre) avec le réalisateur Todd Haynes (gauche) Tournage de Velvet Goldmine, 1997
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1 comments:
super intéressant!
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