mercredi 29 avril 2009

ANTOINE VIGNE : Relations Publiques pour les Arts Visuels


Antoine Vigne ©2009 Thibaut Estellon

Antoine Vigne et moi nous sommes rencontrés un peu par hasard.
Lorsque je travaillais pour Sara Meltzer Gallery à New York, nous avions fait appel à Blue Medium, la compagnie new-yorkaise dont il est vice président, pour qu'ils prennent en charge l'aspect relations publiques sur une rétrospective d'une de nos artistes à Art Basel Miami Beach.
Mais ce que je ne savais pas au départ, c'est qu'avant de travailler dans le privé, il était Chargé de mission pour les arts visuels au service culturel de l'ambassade de France à New York.
Cet entretien fut donc l'occasion de revenir sur sa vision du monde de l'art en France et aux Etats-Unis - deux scènes artistiques qu'il connait parfaitement - mais également sur ses lieux culturels préférés comme sur les endroits qu'il affectionne et aime fréquenter dans la mégalopole new-yorkaise.

Antoine, comment t’es tu retrouvé à New York ?
Cela fait aujourd’hui 10 ans que je suis ici. Au début je venais régulièrement en vacances, soit en famille soit pour voir des amis, mais je savais déjà que je voulais habiter ici. Par la suite, le magazine Beaux Arts pour lequel je travaillais à l’époque a organisé un gros projet d’exposition sur lequel le Ministère des Affaires Étrangères était partenaire et c’est là que tout a vraiment commencé. Je leur ai fait savoir que je souhaitais partir à l’étranger puis après être passé à côté d’un poste en Allemagne, j’ai finalement décroché - à 24 ans - le poste de chargé de mission pour les arts visuels au service culturel de l’Ambassade de France à New York. Pendant 4 ans, j’ai donc piloté la politique culturelle sur les arts visuels aux Etats Unis en collaboration avec les différents attachés culturels répartis sur le territoire.

Comment as-tu fait le transfert du Ministère des Affaires Étrangères au secteur privé ?
Cela n’a pas été facile. Tout le monde me disait "c’est génial ce que tu fais mais cela ne correspond pas à ce nous faisons" ; il n’y avait pas vraiment d’équivalent dans le secteur privé. Par ailleurs, travailler dans un musée ou un centre d’art sans être un conservateur nécessite de savoir lever de l’argent, or personnellement j’étais plutôt habitué à faire le contraire via mon poste à l’Ambassade. J’ai finalement rencontré John Melick de Blue Medium qui avait de l’expérience en relations publiques et cherchait quelqu’un avec un profil plus curatorial. Aujourd'hui, cela fait donc 5 ans que je suis associé au sein de la compagnie et que j’en gère une partie de l’activité. Notre activité consiste à fournir des services de relations publiques pour les arts visuels et l’architecture. On travaille avec beaucoup d'organisations à but non lucratif mais aussi avec des privés : Judd Foundation , Murakami, Pulse Contemporary Art Fair , le Pavillon Américain de la biennale de Venise, Sara Meltzer Gallery , Prospect 1 - New Orleans ...


Mark Bradford, Mithra, Prospect-1 New Orleans, 2008
Par ailleurs, j’ai également un projet plus personnel puisque je suis aussi en train d’écrire un roman. C’est quelque chose dont j’avais eu l’idée il y a bien longtemps, mais c’est certainement New York qui m’a permis de le réaliser. L’exil volontaire est évidemment une manière de se donner du temps, de faire un certain vide autour de soi pour aller à l’essentiel. Une partie de ce roman a été publié en roman feuilleton dans PREF Magazine et j’espère terminer le manuscrit cette année.

Quelles sont les différences entre le monde de l’art en France et aux US ?
La scène artistique américaine est beaucoup plus vaste sans être incomparable puisque le MoMA a son équivalent avec Pompidou, le MET avec le Louvre, on a aussi de nombreux centres d’art répartis sur le territoire français, etc. Les oppositions se retrouvent plus dans les systèmes de financement et dans les manières de travailler. Les choses sont plus faciles et plus directes, les professionnels plus accessibles. Ce sont des différences culturelles plus qu'autre chose. Le marché de l’art est par ailleurs beaucoup plus important ici.


Et au niveau des influences artistiques ?
(rires) Pendant 4 ans, on n’a pas arrêté de me demander : « est ce que la scène artistique française fonctionne ? » et au final le problème c’est que les gens en France ne parlent que de cela alors que la situation est loin d’être dramatique. Bien sûr notre pays est plus petit et la scène artistique moins importante mais les Etats Unis et la France ont des dimensions et une histoire qui leur sont propres et qui peuvent expliquer ces différences.


Jasper Johns, "Flag", 1954

Quel est ton point de vue sur la crise et le monde de l'art ?
D’une manière générale je pense que l’on se sentira beaucoup mieux dans un monde moins capitaliste. C’est une crise systémique, partie pour durer. Nos sociétés ont évolué d’une logique de développement à une logique tournée uniquement vers le profit et centrée sur les revenus financiers. Ce que l’on vit actuellement, c’est probablement la fin assez brutale de cette époque. Ces dernières années, aux Etats Unis, les fossés se sont creusés entre les différentes couches sociales, la situation de la classe moyenne s’est clairement aggravée. Dans le monde de l’art, la crise va écrémer et changer les comportements, les choses vont être plus calmes, les projets moins nombreux et plus longs, le côté très social va en prendre un coup. C'est aussi la fin d’une époque.

D'ailleurs, on entend souvent dire que les impacts d'une crise financière majeure se font ressentir avec un décalage de quelques mois sur le marché de l'art, est-ce le cas selon toi à New York ? Comment se présente la situation au niveau des galeries, musées et fondations d'arts notamment ? As-tu personnellement ressenti d'importants changements ?
La situation est difficile pour tous, galeries, musées, centres d’art. Les changements sont sans doute plus sensibles dans les galeries parce qu’elles ont du s’adapter très vite à une nouvelle situation financière. On ne voit quasiment plus les grands cocktails et diners qui avaient marqué ces dernières années. Les choses ont tendance à être plus calmes, plus feutrées, et ça n’est finalement pas si mal.

Quels sont les évènements culturels qui t'ont marqué ces derniers temps ?
Prospect-1 l'an dernier à la Nouvelle Orléans était impressionnant. Dans un tout autre registre, le spectacle de Joey Arias - la grande dame des drag queens new yorkaises - “Arias with a Twist” au Here Theater, c’est ce type de spectacles qui montre qu’il y a toujours une vraie scène underground à New York. Plus spécifiquement à New York, je dirais l’exposition récente de Mickalene Thomas chez Lehmann Maupin. Mais les photos du jet échoué dans l’Hudson River cet hiver étaient également assez irréalistes (rires) ainsi que l’Auto Show, la meilleure exposition de l’année.


Vidéo ci-dessous: Performance de Joey Arias:


Quels sont les évènements artistiques 2009 que tu attends avec impatience ?
La biennale de Venise comme toujours, et notamment le Pavillon de l’Islande, avec Ragnar Kjartansson dont j’aime beaucoup le travail. Ce devrait aussi être un moment assez drôle parce que ses performances sont pleines d’humour.

Y a-t-il des choses qui t'ont étonné depuis ton arrivée ici ?
Le 11 Septembre, il y a eu une grosse différence entre l’avant et l’après, bien évidemment. Mais dans un autre domaine, le fait que la communauté gay existe à part entière, a une vraie histoire, possède une réelle conscience politique et bénéficie d’une vraie structure communautaire composée d’institutions et de divers organismes ; c’est un monde assez fascinant. A Paris en comparaison, c’est assez limité, en dehors des bars il y a peu de choses.

Quels sont tes lieux culturels préférés à New York?
Le MET, j’adore y passer des heures ; DIA Beacon qui est certainement un des plus beaux musées d’art contemporain au monde ; Participant , un centre d'art alternatif sur East Houston dans le Lower East Side. J’aime aussi beaucoup BAM . Plus généralement, j’adore le zoo du Bronx, le jardin botanique aussi, surtout au moment de Noël. Ce que je préfère c'est découvrir des endroits insolites comme le Floyd Bennett Field, un ancien aéroport déserté à Brooklyn.



Richard Serra à Dia:Beacon, NY

Qu'en est-il pour les restaurants ?
Corner Bistro, le Zie, Viceroy pour le brunch

As-tu un bar favori ?
The Eagle

Des galeries ?
Jack Shainman, Sara Meltzer, 11 Rivington, David Nolan

Quels sont tes artistes new-yorkais préférés ?
Katrin Sigurdardotir, Aziz + Cucher, Lovett and Codagnone



Lovett and Codagnone, "I only want you to love me", 2004

Y a-t-il des choses qui te manquent ?
France Inter au réveil (rires), c'est pas la même chose via l'internet. La façon d’apprécier le vin. Mais ce n’est pas tellement la France qui me manque, c’est plus des moments. Par exemple, tu te balades et tu te dis : "tiens je me verrais bien à Montmartre", ou "j'aimerais bien que telle personne soit ici"…

Envisages-tu le retour ?
Pas pour l’instant, mais il n’y a pas de contre-indications.

Aurais-tu des conseils pour des artistes français souhaitant faire carrière ici ?
S’y préparer car les choses n’arrivent pas sur un plateau d’argent. Étudier la scène artistique, se renseigner sur les lieux à fréquenter, les personnes à rencontrer. L’idée c’est de voir dans un premier temps pour savoir de quoi on parle par la suite, surtout lorsque l’on démarche une galerie. Il est important d’avoir une carrière, un soutien en France. Il y a bien sûr des contre exemples mais il est souvent plus facile d’arriver à 40 ans en milieu de carrière… ou alors à 20 ans, quand on n’a rien à perdre...

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