Fabrice Covelli dans son atelier à Brooklyn ©2009 Thibaut Estellon
Je pensais que cela serait relativement aisé de trouver un designer français à New York. Mais en fait pas tant que cela...
Après quelques recherches, c'est finalement à Brooklyn que j'ai rencontré Fabrice Covelli, designer et artiste originaire de Dijon. Designer de meubles mais aussi de textures aux applications industrielles, il traite également de nos relations à notre environnement et notre planète dans une approche plus libre et artistique.
Pour The French Creative Connection, il a donc accepté de revenir sur son parcours et ses inspirations ainsi que sur le quotidien de son métier de designer mais aussi sur ces endroits préférés à l'image de la fameuse Food Coop de Park Slope...
Fabrice, peux-tu revenir sur ton parcours, comment t’es-tu retrouvé à New York, qu’y fais-tu aujourd’hui ?
J’ai grandi à la campagne dans une ferme près de Dijon mais j'ai toujours été fortement attiré par les grandes villes. A 23 ans, je suis parti étudier aux beaux-arts à Montpellier puis à Toulouse. Puis, je me suis retrouvé à Strasbourg où j’étais freelance dans le monde de l’art. Je vivais confortablement mais au bout de quelques années, j’ai eu envie de bouger. A l’époque, j’avais des amis qui se rendaient à New York pour travailler avec Gaetano Pesce, designer et architecte italien très reconnu. Lors de vacances ici en mars 1999, j’en ai donc profité pour donner des coups de main dans son atelier. Comme je connaissais le travail de moulage, il m’a finalement proposé un boulot. Le temps de régler mes affaires et de déménager, j’étais de retour quelques mois plus tard et j’ai passé deux ans à travailler pour lui. Malheureusement, au bout d'un moment je me suis aperçu que ce que je faisais était trop spécifique à ses activités ; je n’apprenais plus et nos relations sont devenues tendues. Bref, on s’est plutôt séparés en mauvais termes...
Fabrice Covelli, "3 Graces Stand"
Par la suite, je me suis lancé en freelance sur des travaux de moulages en collaboration avec des designers ou des sculpteurs. Puis j’ai développé un travail de création et de design de textures pour plusieurs clients dans la publicité notamment. Cela avait l’avantage de bien rémunérer comparé au même travail dans le cinéma par exemple. Par contre, les deadlines étaient parfois ultra-courtes, c’est souvent du jour au lendemain.
Tu es spécialisé dans le design de textures, peux-tu nous expliquer ce que c’est ?
Oui, c’est un peu ma spécialité en effet. Peu de designers développent ce travail. C’est une combinaison de mes activités de sculpteur, de peintre et de créateur de moulages. Ces textures sont utilisées pour des matériaux et objets décoratifs ou dans diverses applications pour le bâtiment. Je travaille aussi avec des architectes pour lesquels je crée des textures et des matériaux pour lesquels ils trouvent par la suite des applications spécifiques. Par exemple, j’ai développé des coussins en gel que nous avons incorporés dans des tabourets destinés à un bar. On a également développé des panneaux et des lampes, toujours à base de gel.
Quelles sont tes inspirations ?
Je dirais que mon travail est un mélange d’ « organic » et de « random ». Organic, parce que j’incorpore beaucoup d’éléments naturels notamment dans mes textures : des branches, des coquillages, des pierres...Random car ces éléments, de part leur nature, donnent des résultats parfois surprenants et aussi car c’est une technique moins prévisible que son contrepoids numérique.
Fabrice Covelli, "Balance"
Quelles sont les tendances actuelles que l'on peut dégager dans le monde du design selon toi ?
Dans mon métier, j’ai l’impression que beaucoup de choses tendent à l’uniformisation. Cela provient sûrement du fait qu’une majorité de ces professionnels utilise les mêmes outils ou techniques de travail et possèdent les mêmes savoir-faire. On se retrouve avec des textures similaires, des idées qui ne sont pas originales. A cause de cela, on revient progressivement vers quelque chose de plus chaleureux, de plus conceptuel et d'organique que ce froid minimaliste généré par le tout-ordinateur. C’est aussi lié au mouvement Green : les gens veulent voir du design et des matériaux organiques ; on remarque de plus en plus un retour à la courbe et à la nature.
Exemple de texture de Fabrice Covelli
Peux-tu nous parler de la partie plus artistique de ton travail ?
Mon travail artistique est très complémentaire de mon travail de designer. Ils sont issus de la même pulsion. Les techniques et matériaux sont similaires. En fait la barrière du design utilitaire et du travail artistique a toujours été très floue chez moi. Dans mon travail artistique, j’essaye de réveiller des notions perdues, en rapport avec la nature. On se coupe l’herbe sous le pied en détruisant les ressources naturelles qui nous font vivre. Mon travail est une expression poétique, émotionnelle de tout cela avec une partie très symbolique.
Fabrice Covelli, "Touched"
C’est pour cela aussi que tu as la chance d’avoir un jardin en habitant à New York ?
J’ai grandi à la ferme mais ça n’a jamais vraiment été mon truc. Etonnamment, j’ai un peu retrouvé ce côté-là, ici, à Brooklyn où j’ai effectivement un grand jardin dont je m’occupe. C’est un peu mon coin de campagne et de vie rurale en plein milieu de cette mégalopole new-yorkaise !
Quelle est ta perception de la scène artistique new-yorkaise ?
Il y a énormément, voire peut-être trop d’artistes. La compétition est intense pour récupérer un show ou une galerie. L’importance des relations publiques est indéniable. Il est nécessaire de se montrer, de faire du networking, de s’auto-promouvoir pour sortir du lot. C’est quelque chose au final de très américain, on a moins cela en France. En tout cas, j’ai le sentiment qu’il y a plus d’opportunités pour les artistes ici que chez nous.
Fabrice Covelli, "Many Thanks"
Tu entretiens aussi une passion pour la danse, peux-tu nous en parler ? Y a-t-il des liens avec ton travail de designer et d'artiste ?
J’ai commencé la danse au travers du Kung Fu que j’ai pratiqué pendant 10 ans et qui est au final un art martial très dansé, mais aussi trop codé. Je développe en ce moment des projets avec d’autres danseurs et musiciens sur des sortes de jam d’improvisation dansées. La danse, pour moi, c’est une recherche personnelle de bien être. J’ai besoin de me sentir à l’aise dans mon corps et dans mes mouvements. Cela influence mon travail de designer et mes inspirations artistiques avec les notions de mouvement, d’interconnexions, de fluidité...
Fabrice Covelli, "Waste Control"
Peux-tu nous parler de ton quartier, Prospect Heights à Brooklyn?
J’habite ici depuis presque 7 ans. J’ai vu ce quartier aux importantes communautés jamaïcaines, trinidadiennes, tobagoniennes, dominicaines changer progressivement et subir la gentrification. Cela a un côté triste avec des buildings typiques et pittoresques qui disparaissent, certains habitants qui sont obligés de déménager à cause des prix qui grimpent. D’un autre côté, le quartier se réveille avec l’ouverture de nouveaux commerces mais il devient aussi plus strict.
Il semblerait que les designers français soient appréciés sur la scène internationale. Est-ce le cas selon toi à New York ?
Oui, il y a toujours une certaine aura pour les designers français et italiens. C’est peut-être lié à une sensibilité européenne, un raffinement que l’on peut voir dans l’architecture par exemple.
Mais en fait, même si l’éducation est chère aux Etats-Unis, elle est excellente ce qui fait que des écoles comme le Pratt Institute par exemple proposent des formations poussées et mettent à disposition de leurs élèves des ateliers très équipés leur permettant d’être bien positionnés en matière de design.
Peut-on considérer New York comme une des capitales mondiales du design ?
Oui, certainement, toutes les agences de design et d’architecture ont un bureau ici. Tout le monde gravite autour de New York sans être forcément basé ici. New York fait venir les gens à elle, c’est très stimulant. Pour moi, d’une certaine façon, parce que je suis à New York, mon travail est relayé au niveau international.
Quels sont tes 3 designers préférés ?
Il y a beaucoup de gens qui font des choses très intéressantes. Mes goûts changent, évoluent, il y a des tendances qui m’influencent, m’intéressent et d’autres pas du tout. Mais si je sens l’influence d’une personne en particulier, j’essaye de m’en défaire au plus vite ! Je respecte beaucoup le travail de Zaha Hadid qui fait un boulot incroyable. Le stade national de Beijing designé par Herzog & de Meuron pour les JO de 2008 était époustouflant.
Y a-t-il des choses qui t’ont surpris depuis ton arrivée ? Des moments où tu t’es dit « Au final, je suis quand même bien français » ...
On me dit souvent « you’re so french ! ». Du coup j’en profite un peu, cela me permet d’être direct, de dire ce que je pense. Au niveau du travail, cela a été plus facile, surtout administrativement. Dans la sphère privée, les gens s’invitent très peu au contraire des français et sortent par contre beaucoup plus au resto. Ce qui m’a aussi frappé mais qui me plaît énormément, c’est bien sûr cette mixité et cette ouverture d’esprit qui en découle.
Comment ressens-tu la crise dans ton travail ?
Je n’avais jamais vraiment ressenti les variations économiques jusqu’ici mais en ce moment on voit bien que les gens et les entreprises attendent, repoussent achats et commandes...
Quels sont tes quartiers préférés ?
Downtown, surtout SoHo et les quartiers environnants : NoHo, le West Village et Brooklyn
Quels sont tes lieux préférés dans ton quartier ?
Prospect Park où je passais beaucoup de temps avant d’avoir mon jardin, le Brooklyn Museum, la Food Coop qui est une coopérative, un endroit privilégié, communautaire et social. Les produits y sont 20% moins cher que dans un supermarché normal, la qualité est au top, on peut y trouver beaucoup de bio et de produits européens ainsi qu’une grande variété de fruits et de légumes. Il faut être membre et travailler 3 heures par mois pour pouvoir y avoir accès.
Y a-t-il des choses qui te manquent ?
Non pas vraiment mis à part la famille et les amis.
Te verrais-tu retourner en France ?
Non, je ne pense pas, du moins pas pour l’instant...
--
Fabrice Covelli fera partie de l'exposition "Light it up" qui ouvre ce jeudi 7 mai (vernissage 18h-21h) à Salomon Arts situé au 83 Leonard Street (Tribeca).
Pour plus d'informations sur le travail de Fabrice Covelli vous pouvez consulter ses deux sites internet : www.fabricecovelli.com (art) et www.fproduct.net (design)
Cliquez-ici pour revenir sur la homepage
--
©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
Images : Courtesy of Fabrice Covelli
Rejoignez-nous sur Facebook et Twitter
Cliquez-ici pour revenir sur la homepage
--
©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
Rejoignez-nous sur Facebook et Twitter
Pour ne pas manquer d'interviews, pensez à vous abonner par e-mail dans le cadre en haut à droite de cette page
3 comments:
Fabrice, you are the most cooler!
Bravo Fabrice et bonne continuation!
Cool le Fab.
V
Enregistrer un commentaire