mercredi 5 août 2009

PAUL SWENDSEN : Matte Painter


Paul Swendsen ©2009 Jean-Marc Ruellan / mutebook.com

AN AMERICAN SUMMER - PART 8
C'est dans le 18ème arr., à proximité de la Fourche, que nous rencontrons Paul Swendsen. Américain jovial aux histoires et anecdotes incroyables, cet expert du Matte Painting, technique d'effets spéciaux cinématographiques dont les origines remontent à Méliès, a cotoyé les plus grands du cinéma : Francis Ford Coppola, Oliver Stone, Robert Zemeskis ou encore Mathieu Kassowitz plus près de chez nous. C'est en grande partie grâce à son travail que vous avez aussi pu rêver en regardant Willow, Ghost ou Abyss...
Ainsi, ce baroudeur au long cours a accepté de revenir pour nous sur son métier, sur sa vision du cinéma en France et aux Etats-Unis et bien entendu sur sa vie parisienne.

Paul, d’où viens-tu et comment t’es-tu retrouvé à Paris ?
Je suis originaire de San Francisco où j’ai eu la chance de grandir juste en face du Golden Gate Park. Je suis arrivé en Europe il y a une bonne quinzaine d’années. Je devais enseigner le matte painting aux Studios Babelsberg à Berlin, ces studios mythiques, ex-UFA, dans lesquels Fritz Lang avait réalisé Metropolis dans les années 20. J’étais le premier américain à bosser là-bas en l’espace de 50 ans et ce fut une expérience extraordinaire ! Cette époque d’après chute du mur était complètement folle même si les rivalités entre allemands de l’ouest et de l’est restaient très marquées. Je me souviens de choses hallucinantes comme de voir la police mettre une banane sur les pare-brise de voitures mal garées de Berlin Est sous prétexte qu’ils en avaient été privés pendant les années de communisme ! Par la suite, j’ai voyagé en Europe, me suis fait beaucoup d’amis, suis tombé amoureux et ai décidé de m’installer à Paris où j’ai recommencé à faire du matte painting.


Matte painting sur "Washington"...avant !

D’ailleurs, pourrais-tu nous expliquer en quelques mots ce qu’est le matte painting et quelle en est son origine ?
C’est une longue histoire puisque cela remonte à Méliès, notre Saint patron en quelque sorte...Parce qu’il était magicien avant de devenir réalisateur, il a anticipé beaucoup de choses et a vite réalisé le potentiel du cinéma en matière d’effets spéciaux. C’est comme cela qu’il a commencé à créer des décors peints et des trompe-l’œil. D’une certaine façon, le matte painting s’inspire de son travail mais va beaucoup plus loin en matière de réalisme. Tu peux créer des arrière-plans et donner l’illusion que tu es n’importe où même en filmant dans un studio minuscule.


Matte painting sur "Washington"...après !

Dans les années 70, le milieu du matte painting était plutôt fermé, un peu comme réservé à une élite. Comment t’es-tu frayé un chemin là-dedans ?
C’était peut-être prédestiné car j’ai toujours peint et adoré le cinéma…
J’ai fait mon entrée dans le milieu du cinéma grâce à plusieurs artistes travaillant alors pour Colossal Pictures que j’avais rencontrés au cours d’une soirée dans le Haight Ashbury à San Francisco. Ils furent très emballés par mes peintures et m’ont très vite proposé de rejoindre leur équipe qui réalisait des arrière-plans et décors divers. Mais je rêvais à l’époque de travailler pour Industrial Light & Magic, la société d’effets spéciaux de George Lucas, qui faisait des choses extraordinaires, notamment sur les Star Wars...D’ailleurs un jour, Chris Anderson, un ami qui bossait alors sur l’Empire Contre-Attaque m’avait invité à visiter ces fameux studios. Cela m’a fait un choc ! Toutes ces maquettes, machines, écrans bleus ; c’était incroyable. Mais c’est le département de matte painting qui m’intéressait plus que tout. Les peintures étaient exceptionnelles, ils utilisaient alors une technique proche du pointillisme qui créait une illusion parfaite.
Ce n’est que quelques années plus tard, après m'être amélioré, que je fus finalement accepté comme matte painter chez Colossal Pictures. Par la suite, on m’avait conseillé d'aller voir Francis Ford Coppola qui préparait un film sur lequel je pourrais être utile et je me suis donc retrouvé à peindre les fresques de Tucker. Comble du hasard, ILM se trouvait juste à côté et, tandis que je peignais, les gens du studio, les acteurs, mais aussi des gens de Lucas Films venaient voir ce que je faisais. C’est alors que Christopher Evans, légende du matte painting chez Lucas Film, m’a proposé de bosser sur Willow et c’est ainsi que j’ai intégré l’équipe de ILM, ce qui avait été mon rêve pendant de nombreuses années.


Fresque pour Tucker, Paul Swendsen

Tu as bossé pour de nombreux réalisateurs américains comme Francis Ford Coppola, Oliver Stone, Robert Zemeskis, Ron Howard mais aussi pour des français à l’image de Mathieu Kassovitz, Régis Wargnier, Philippe de Broca…. As-tu remarqué des différences entre réalisateurs américains et français ?
Oh oui ! Tout d’abord, les budgets sur les productions françaises sont plus réduits, il faut faire plus attention. Par ailleurs, il y a peu de réalisateurs américains qui font des films personnels alors que c’est plus fréquent chez les français, même si les réalisateurs ont parfois tendance à vouloir micro-manager leurs équipes. Ils veulent tout contrôler, ce sont de vrais artistes dans l’âme, mais ce n’est pas une bonne démarche pour arriver au meilleur film. Personnellement, j’ai de la chance de pouvoir travailler directement avec le réalisateur, de discuter avec lui de ses attentes et de lui dire ce qui est faisable techniquement. Malheureusement, ce contact direct avec le réalisateur peut aussi créer des jalousies au sein de l’équipe… ceci aux Etats-Unis comme en France.

Quelles sont les qualités nécessaires pour devenir matte painter?
Il faut être avant tout un bon artiste. Aujourd’hui on peut apprendre les effets spéciaux dans des écoles spécialisées, alors qu’à l’époque de Lucas, ils allaient chercher des artistes, des peintres, des sculpteurs indépendants. Certains jeunes matte painters sont très talentueux mais d’autres n’ont pas les connaissances suffisantes en design ou perspective, ce qui est primordial.


Paul Swendsen ©2009 Jean-Marc Ruellan / mutebook.com

Quel fut l’impact des nouvelles technologies sur ton travail ? Comment as-tu fait la transition ?
A l’époque nous étions une élite, nous devions être une trentaine dans le monde à faire ce métier alors qu’aujourd’hui nous sommes des centaines, voire des milliers. Personnellement, je fus un des premiers à me mettre aux nouvelles technologies car j’y croyais beaucoup, je voyais cela comme le futur du matte painting. Ces programmes aident les gens à faire des choses dont ils n’auraient jamais été capables mais cela a aussi multiplié inutilement le nombre de personnes nécessaires pour arriver à un effet, que ce soit des modélistes, des éclairagistes, des animateurs, etc. alors que le matte painter et son photographe arrivaient seuls au même résultat...Mais la technologie a bien évidemment fait progresser les effets, c’est complètement bluffant, on ne peut plus faire la différence entre le vrai et le faux...

Quels sont les réalisateurs avec qui tu rêverais de travailler ?
J’aurais adoré travailler avec Stanley Kubrick ou Ray Harryhausen, le père de l’animation moderne, mais c’est trop tard, le premier est mort et le second ne fait plus de films…


Matte painting pour Babel

Quel est ton point de vue sur le cinéma français ?
J’aime beaucoup le cinéma français même si comme ailleurs il y a quelques très bons films et beaucoup de ratés. C’est une bonne chose que les réalisateurs puissent bénéficier de subventions leur permettant de faire des films d’auteurs. Beaucoup aux Etats-Unis aimeraient en bénéficier…

Quels sont les films que tu as vus récemment et qui t’ont marqué ?
J’étais il y a peu au festival de Cannes où Variety m’avait invité pour une conférence et j’ai beaucoup aimé Un Prophète de Jacques Audiard. Par contre, j’ai détesté le film de von Trier avec Gainsbourg, c’était de la masturbation dans tous les sens du terme, mis à part le travail du directeur de la photographie et les lumières. C’est un film qu’il aurait du faire pour son psychiatre pas pour le grand public !


Paul Swendsen ©2009 Jean-Marc Ruellan / mutebook.com

Tu illustres aussi des livres et as notamment réalisé de nombreuses couvertures pour l’auteur mythique de science-fiction, Arthur C. Clarke. Peux-tu nous en parler ? Comment approches-tu cela par rapport à un travail sur un film ?
Je me suis retrouvé à bosser tout d’abord sur la série des « What Might Have Been » puis j’ai effectivement fait une douzaine de Clarke par la suite. En fait, à une époque un peu creuse chez Lucas, j’en avais profité pour voyager autour du monde. Alors que je devais quitter l’Inde pour des histoires de Visa, j’avais décidé de passer au Sri Lanka et de rendre visite à Arthur. On s’était bien marré et il avait finalement décidé de me laisser illustrer ses livres ( rires ). Le travail d’illustration est différent du matte painting dans le sens où un film est un travail d’équipe qui doit fonctionner sur plusieurs niveaux, alors que pour une couverture, tu lis le livre, marques les pages qui te plaisent puis tu réalises trois ou quatre propositions avant de laisser l’auteur ou l’éditeur en choisir une.



Qu’est-ce qui te plaît et te déplaît à Paris ?
Toute cette beauté, l’architecture haussmannienne, ce sens de l’histoire...c’est absolument incroyable. Ma poignée de toilettes est sûrement plus vieille que mon pays! ( rires ) Il suffit de regarder autour de soi pour être émerveillé, que ce soit par la lumière, les ponts ou encore la Tour Eiffel. Ce que je déteste par-dessus tout, ce sont les merdes de chien…je ne comprends pas le concept ( rires ). Idem pour les grèves…

Voyons quels sont tes lieux parisiens préférés…
Quel est ton quartier favori ? Le 18ème du coté de la Fourche et de la place de Clichy
Bar ? Karambole
Restaurant ? le Perroquet Vert et la Galère du Roi
Cinéma ? le Cinéma des Cinéastes qui est absolument fantastique


Paul Swendsen photographié par J+M+R ©2009 Thibaut Estellon

Est-ce que les US te manquent ?
Oui, mais j’y retourne quand même assez souvent.

Je penses que nous avons fait le tour...Y a-t-il une chose que tu aimerais rajouter ?
Oui, pour n’importe quel art, tu te dois d’être obsédé, pas amusé ou intéressé, mais réellement obsédé. C’est cette obsession qui fait l’art. Si on ne l’a pas, mieux vaut s’abstenir, on voit suffisamment de trucs pourris comme cela...

Plus d'infos sur Paul Swendsen sur son site
Pour en savoir plus sur le matte painting, vous pouvez cliquer ici et .

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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
©2009 Photos Jean-Marc Ruellan / mutebook.com
Merci à Tom Spianti pour son soutien sur cette interview.
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