Susanna Shannon ©2009 Jean-Marc Ruellan / mutebook.com
AN AMERICAN SUMMER - PART 3
Dans le monde du design graphique, Susanna Shannon, Directrice artistique et fondatrice de Design Dept est connue et appréciée aussi bien pour ses compétences artistiques et professionnelles que pour son franc-parlé. A une époque où les engagements politiques et culturels se font rares, elle ne craint pas - bien au contraire - de s'exprimer et de revendiquer ses valeurs et son individualité quitte à parfois y laisser des plumes.
Dans un entretien décontracté, spontané et explosif, elle nous présente son travail et ses engagements artistiques au sein de Design Dept, partage ses réflexions sur le monde du graphisme et nous parle de sa vie et de sa vision de Paris, qui, naturellement, a peu de choses en commun avec le conformisme ambiant actuel...
Susanna, d`où viens-tu et comment t'es-tu retrouvée à Paris ?
Je suis née à Washington DC en 1957. Mon père fut nommé premier correspondant étranger du Los Angeles Times lorsque j’avais 4 ans et nous l’avons donc suivi à Paris. Puisque les guerres faisaient beaucoup vendre à l’époque, il couvrait les événements en Algérie et en Afrique Noire, puis lorsque la décolonisation fut achevée, il fut muté à Tokyo pour couvrir le Vietnam et le Cambodge. Après être retournée quelques temps aux Etats-Unis, je suis revenue en Europe pour mes études, au début à Montpellier puis à Londres avant de m’installer définitivement à Paris il y a 28 ans.
Susanna Shannon ©2009 Jean-Marc Ruellan / mutebook.com
Peux-tu nous parler de tes différentes activités professionnelles à Paris ?
Je suis tout d'abord maîtresse de design graphique ! J’enseigne depuis une dizaine d’années dans des écoles de Beaux Arts et j’adore ça. Par ailleurs, je maquette des tas de trucs pour des tas de gens, je fais des catalogues pour des musées, des expositions pour la RATP, du design graphique pour des think thanks, comme celui de Peugeot PSA, l’Institut pour la Ville en Mouvement qui réfléchit à la mobilité dans les villes, à des moyens de circulation alternatifs. Par ailleurs, je suis Directrice Artistique et j'ai notamment designer des « formules » pour les Inrocks, l’Expansion, le Nouvel Economiste.
Peux-tu nous en dire un peu plus sur ce design de formule, en quoi cela consiste ?
Faire des formules, cela correspond grosso modo à faire le ménage et redesigner une publication. On établit un prototype qui convienne au proprio de la publication et qui puisse servir de guide aux rédacteurs. On crée donc des chartes, des modèles, des pages types, etc.
Tu as récemment réalisé la couverture du catalogue de l’expo elles@centrepompidou...
Oui, en fait on m’a substitué une mauvaise couverture à la bonne...J'avais passé beaucoup de temps pour arriver à une couverture marquante, reflétant l'esprit de cette exposition. Au lieu de cela, on nous a imposé un choix inférieur, une couverture fade, ennuyeuse et peu intéressante. Il m’a donc fallu une sorte de "salvation" après ce coup bas. On a donc décidé de reproduire cette couverture originale en sérigraphie, celle que l’on voulait, qui était la plus forte, en disant aux gens de passer à Design Dept boire un coup et se faire customiser le catalogue. On colle la bonne couverture sur la mauvaise et le catalogue retrouve ainsi son sens originel !
Quel est ton avis sur le principe de cette exposition qui regroupe uniquement des travaux d’artistes femmes. Penses-tu que cela soit une bonne idée, un bon concept ou que celui-ci est totalement inapproprié ?
Elle est très imparfaite même si elle est agréable à fréquenter. Le Centre Pompidou a été pris en otage par un directeur misogyne de droite et c’est du coup assez incroyable d’y voir une expo de ce style, il a du y avoir des compromis…Mais cependant je suis très contente qu’elle existe car cela montre bien que l’art créé par les femmes n’a pas plus de points communs que l’art produit par des unijambistes ou l’art créé par des gens qui portent une moustache.
As-tu personnellement ressenti des difficultés en tant que femme dans le milieu du graphisme ?
Oui, j’ai remarqué que nous n’avons pas les mêmes façons de commencer dans le milieu. Ce sont les hommes qui font les normes de langage, de style, de résultat. Un gars qui arrive avec une gueule de bois et la chemise à l’envers, on dit de lui que c’est un artiste alors que pour une fille, ce serait une hystérique tout juste bonne pour l’HP. Ainsi, tandis que les garçons se construisent, les filles se font détruire. Mais, comme j`y suis indifférente et que je ne me laisse pas faire, je n’ai pas eu conscience de la cruauté que l’on pouvait avoir à mon égard lorsque j'ai débuté dans ce milieu.
Est-ce toujours la même chose aujourd’hui ?
Non, je pense que cela a heureusement un peu changé. Par contre, avec la droite au pouvoir, on assiste à une autre forme de discrimination menée contre les personnes qui ne veulent pas se fondre dans la masse et souhaitent exprimer leur individualité et leurs opinions. Dans le monde de la culture, on trouve malheureusement beaucoup de gens qui portent une double veste qu’ils retournent à chaque changement de gouvernement. Je suis profondément de gauche et je crois qu’il faut continuer à parler, à s’exprimer même si cela revient à prendre certains risques au niveau professionnel.
Peux-tu nous parler d’Irrégulomadaire, la revue dont tu t’occupes ?
Nous avons créé cette publication avec deux amis. Pour moi, c’était une manière de sauver mon moral car j’avais peur de mourir de tristesse. Quand je suis arrivée dans la presse au début des années 80, celle-ci était en effet déjà devenue tellement avide de marketing éditorial, formatée, fade...cela ne me correspondait pas. Personnellement, j’adore l’irrégularité dans la presse, le fait qu’un support s’adapte à l’actualité. C’est comme cela qu’Irrégulomadaire est né. Cela nous permettait d’éditer ce qu’on voulait, sous la forme qu’on souhaitait, sans contraintes aucune. Il n’y a que la réalité, la vérité et la nécessité qui guident cette publication.
Susanna Shannon ©2009 Jean-Marc Ruellan / mutebook.com
Que serait pour toi un monde sans graphisme ?
Cela ne peut exister car c’est un truc naturel. Ce serait comme un monde sans énigmes, sans mystère, cela n’existe pas. Les gens se créent sans cesse des représentations et des images, cela ne pourrait avoir lieu…
Perçois-tu le graphisme comme quelque chose d’artistique ou d’utilitaire ?
Pour moi, le graphisme est quelque chose de résolument artistique car, fondamentalement, je ne crois pas en un monde utilitaire. Cela marquerait la mort de l’humanité. Je ne dis pas cela par principe mais par observation de la réalité. Les êtres humains ne sont pas utilitaires, ni rationnels et agissent rarement pour les raisons qu’ils avancent.
Si tu devais choisir entre le fond et la forme ?
J’ai l’impression que ce n’est pas dissociable.
Beaucoup de publications mettent la clef sous la porte, les libraires luttent pour survivre tandis que l’internet explose. Penses-tu que la presse et les publications papier sont en danger et risquent à terme de disparaitre sous la pression du web ?
Non, à mon avis, on aura beaucoup d’internet pendant quelques années puis de nouvelles formules papier vont faire leur apparition. On ne peut pas lire sur internet, on peut en parler, faire le mariole mais je crois que les gens ont besoin du papier pour vraiment lire. Personnellement, je n’ai jamais autant lu le journal qu’aujourd’hui. Cela doit être lié à mon entourage, mes proches ne lisent plus. Auparavant, je pouvais me nourrir de ce qu’ils avaient lu mais puisqu’ils ne le font plus, je suis aujourd’hui obligée de le faire pour moi-même.
Susanna Shannon ©2009 Jean-Marc Ruellan / mutebook.com
Es-tu aussi attachée au format, à la texture, au toucher du papier ?
Oui, le toucher est très important. Il y a aussi une question de stabilité dans les publications papier. Les textes et images sont posés à tel endroit, en face de tel texte, ce qui crée un cheminement stable dans la publication. Avec l’internet, c’est un peu comme si tu te retrouvais dans une forêt et que le chemin s’évanouissait derrière toi au fur et à mesure que tu marches ; je ne suis pas certaine que tu pourrais retourner dans les bois tous les dimanches, sans finir au Prozac (rires)
Et si malgré tout il ne devait rester qu’un journal ?
Alors, je garderais le New Yorker tous les jours, le New York Times Magazine le dimanche et Elle tous les trois mois pour lire l’horoscope.
L'agenda Irrégulomadaire
Quel est ton point de vue sur Obama ?
Tu ne sais jamais ce que quelque chose va apporter mais ce que ça a déjà amené. La dernière ligne droite de sa campagne était incroyable. Cette énergie et ce soulagement après sa victoire étaient phénoménaux. Maintenant, effectivement, il fera surement des conneries comme tout le monde mais au moins on peut être content pendant 5 minutes !
Quels sont les pays et les villes qui t’inspirent le plus visuellement et artistiquement ?
Personnellement, j’adore Le Caire, Marseille et aimais beaucoup Berlin-Est avant la chute du mur. Je suis fascinée par les villes qui ont usé de leur superbe. Los Angeles m’amuse aussi beaucoup. J’aimais bien Paris quand j’étais petite mais Paris en version moderne, cela ne colle pas. Je crois que les français sont de vrais fous - dans le bon sens du terme - et vouloir se ranger comme des bobos, manger bio, ça cloche, cela ne fonctionne pas. Starck et Nouvel, ce n’est ni du bon design ni de la bonne architecture. C’est pour cela que je préfère Barcelone par exemple, où on peut trouver plus de choses qui vont de l’avant, des prises de risques, de la créativité débridée. Mais l’idée de base, c’est d’aller ailleurs...On devient aveugle en restant chez soi.
Quels sont les graphistes et artistes qui t’inspirent ?
Irma Boom, Experimental Jetset, David King, Basquiat, Ed Rusha...il y en a beaucoup trop pour tous les citer !
Susanna Shannon photographiée par J+M+R ©2009 Thibaut Estellon
Faisons un petit tour des lieux que tu affectionnes tout particulièrement.Quels sont tes lieux culturels parisiens préférés ?
Les rendez-vous du club, c’est la galerie Anatome, spécialisée en graphisme…Mon endroit préféré, même si je vais me faire trasher par le tout Paris, c’est le Palais Tokyo. J’aime bien aussi Beaubourg, ce vieux machin qu’on connait tous par cœur et le Musée d’Art Moderne. Mais mon musée préféré reste quand même P.S.1 à New York.
Ton quartier préféré ? Strasbourg St Denis où j’ai la chance de vivre
Ton restaurant ? Chez Julien où je vais régulièrement, Chez Flo dans le passage des Petites Ecuries, Joe Allen pour leurs burgers, tu fais semblant d’être à NYC et ça marche à peu près (rires).
Librairie ? Celle du Palais de Tokyo
Magasin ? Colette, c’est cher mais c’est bien. Ils sont gentils et te traitent avec respect même si tu arrives en guenilles. Sarah, la nana qui dirige est d’une gentillesse incroyable.
Est-ce que les US te manquent ?
Bizarrement non. J’ai réglé le truc en allant y habiter pendant un an et je suis ressortie en courant ! Cela m’a guéri pour au moins 5 ans...
Le site de Susanna Shannon/Design Dept : www.susannashannon.com
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©2009 Thibaut Estellon / The French Creative Connection
©2009 Photos Jean-Marc Ruellan / mutebook.com
Merci à Jeanne Verdoux pour son soutien sur cette interview
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